Battant de la lame

Battant de la lame.
Locution nominale masculine.

Limite entre la terre et la mer ; niveau atteint par la mer sur la côte ; partie du rivage soumise à l’action des vagues.

Villa posée sur le sable à quelques mètres seulement du battant de la lame du lagon de Roches Noires.”
(Site villanovo.fr, “location de belles maisons de vacance”, 2011.)

Les habitants de Rivière-des-Galets sont contraints de vivre pieds dans l’eau pour la bonne raison qu’un de nos gouvernements a décidé de construire leur cité ouvrière pratiquement sur le battant de la lame à haute marée alors que tout Mauricien sait de longue date que Rivière-des-Galets, tout comme Pomponnette, la Pointe-du-Cimetière, Souillac, Gris-Gris, Pointe-des-Roches sont des bords de mer continuellement exposés à des raz-de-marée les uns plus violents que les autres.”
(La Vie catholique, 18 au 24 mai 2007.)

Jardin allant jusqu’au battant de la lame.”
(Site elegantdestinations.co.uk proposant la location d’un campement, 2011.)

Le public a effectivement un droit de passage sur la plage au battant de la lame ainsi décrit, mais pas au-delà car il empiéterait alors sur un terrain privé.”
(Week-End, 19 décembre 2010.)

Laquelle portion de terrain de la contenance de quatre mille quatre cent dix sept mètres carrés (4417m²) est bornée d’après l’acte sous signatures privées constatant ledit bail comme suit:-
Vers le nord, par le surplus des Pas Géométriques sur soixante dix sept mètres et quarante cinq centimètres (77.45m);
Vers l’est, par une route d’accès asphaltée de quatre mètres de large (4m) sur cinquante trois mètres et soixante quatre centimètres (53.64m);
Vers le Sud par le surplus des Pas Géométriques, sur quatre vingt neuf mètres soixante centimètres (89.60cm) ;
Vers l’Ouest, par le battant de la lame à marée haute
.”
(Acte notarié (page 2), 2011.)

Un camionneur moins aguerri, qui avait eu pour mission d’embarquer un speedboat d’environ cinq mètres en face de la plage publique, samedi après-midi, à la hauteur même du poste des Coast Guards, ne pouvant regagner le terre-plein à cet endroit précis, avait choisi de longer la plage sur plus de 400 mètres pour regagner la route du littoral. Mal lui en prit quand en fin de course, en braquant son véhicule, il s’est trouvé complètement ensablé avec son chargement, presque au niveau même du battant de la lame.”
(Le Mauricien, 15 février 2012.)

Située à Gris-Gris, au battant de la lame, cette maison est unique en son genre à Maurice. Construite par les amis du poète, elle contient des portes et fenêtres provenant de vieilles maisons coloniales des hauts de l’île. Toute simple, la Nef dégage un mystère calme et serein.”
(Maurice, derrière la carte postale, 30 décembre 2011, repris par le site Défense du patrimoine architectural de la Réunion.)

A Roches Noires, sur la côte est de l’île, la jolie petite villa Nénuphar est admirablement bien située sur une plage de sable blanc…!! Se relaxer à l’ombre des grands arbres en sirotant un punch des iles ou se bronzer au battant de la lame… n’est ce pas le rêve…
(Site villas-maurice.com, 2011.)

Les terrains privés s’arrêtent, d’après la loi, au battant de la lame de marée haute.”
(Didier de Robillard, Contribution à un inventaire des particularités lexicales du français de l’île Maurice, 1993.)

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Selon l’universitaire Didier de Robillard, qui cite le créoliste Robert Chaudenson, d’après ce qu’on peut lire ci-dessus, l’expression viendrait du “français juridique ancien”. S’il est certes possible de retrouver l’expression dans des actes juridiques, comme on peut le constater dans l’extrait d’acte notarié cité plus haut, dressé pour un terrain situé sur la côte ouest de Maurice, il ne semble pas que la locution ressortisse avant tout au vocabulaire juridique. Il est un fait qu’elle a souvent été utilisée dans un contexte juridique, lorsqu’il s’est par exemple agi de mentionner les limites d’un terrain bordé par la mer, y compris à la Réunion voisine, où l’expression “battant de la lame” a été utilisée concurremment avec l’expression exclusivement réunionnaise “battant des lames”, au pluriel, comme on peut le voir dans Le français de La Réunion : inventaire des particularités lexicale (Michel Beniamino) :

Ce “battant des lames” bourbonnais est lui-même utilisé au sein d’une autre expression quasi-figée qui servait à décrire la façon dont la terre était découpée à l’île sœur, c’est-à-dire comme des parts de pizza, les terrains — ou plus précisément, à l’origine, les concessions — allant du “battant des lames au sommet des montagnes”. Cette expression fait partie de l’histoire de la Réunion, ainsi que de l’imaginaire collectif réunionnais, tant et si bien qu’elle apparaît régulièrement dans la chose écrite et a fait l’objet d’un article de vingt mille signes sur la Wikipédia.

Toutefois, à la Réunion aussi on retrouve le battant de la lame, au singulier, comme par exemple dans un compte rendu des discussions du Conseil Général de la Réunion en 1878 au sujet du tracé du chemin de fer, dans lequel on peut lire qu’un pont serait “à 40 mètres seulement du battant de la lame” (page 25). Ou dans un autre document consacré aux pas géométriques à la Réunion, dans lequel il est possible de lire ce qui suit :
Les contrats de concession qu’ils produisaient, leur donnaient pour borne commune, ‘à la base le bord de mer’, et au sommet une ligne à peu près parallèle au rivage, et distante de celui-ci, d’un côté de 552 gaulettes, de l’autre côté de 533 gaulettes*.
Les questions qui se présentaient, étaient de savoir s’il fallait faire partir ces deux lignes du battant de la lame ou du sommet des Pas Géométriques, s’il fallait les tracer directement ou suivre, au contraire, le cours de l’eau.

(De la Réserve domaniale dite des Pas géométriques à l’île de la Réunion (1881), Dufour Brunet.)

Donc, à Maurice comme à la Réunion il arrive qu’on retrouve l’expression battant de la lame dans des documents juridiques ou administratifs, certes. Cependant il paraît abusif de la qualifier de “terme juridique” en tant que tel, ou de dire qu’elle dérive d’une expression juridique. Avant tout, il s’agit d’un terme lié à la réalité physique du domaine maritime. Comme aurait pu le dire Monsieur de la Palice, le battant de la lame est le lieu ou vient battre la lame — la lame générique, ou les lames si on préfère le pluriel. Et les lames en question ne sont pas faites d’acier, trempé ou pas, mais d’eau : il s’agit des vagues qui tendent à se dresser, à crêter, et éventuellement à déferler. (À ce sujet le Petit Robert parle d‘“ondulation de la mer sous l’action du vent, qui s’amincit à son sommet, écume et déferle”.) Il en existe même qui reçoivent des qualificatifs particuliers, comme les “lames sourdes”, qui se lèvent sans faire de bruit (Petit dictionnaire de marine), ou des “lames de fond”, qui s’élèvent subitement du fond de la mer à cause d’un phénomène sous-marin. Quant au battant, il est issu du verbe battre, qui est l’action de venir frapper quelque chose, de se heurter contre elle, comme lorsqu’on dit que la tempête bat la côte, que la houle bat la falaise ou qu’un phare est battu par le vent.

Le fait que le battant de la lame relève davantage du vocabulaire maritime que du vocabulaire juridique est étayé par une phrase trouvée dans le récit qu’a fait le navigateur français Bernard Moitessier de sa participation à la première course autour du monde en solitaire et sans escale. En effet, dans La longue route, à la page 48, alors que notre marin s’approche de l’île de Trinidad, il dit ceci : “La brise est passée à force 4, toujours du nord-est. Dans les jumelles, je distingue bien la petite agglomération. C’est minuscule, joli-joli. Les toits sont verts. Il y a une chose longue et rouge, un peu bizarre, juste au battant de la lame. Ça m’intrigue. On dirait une sorte de jetée. Qu’est-ce que cela peut bien être ?

Il est vrai que Bernard Moitessier est née dans une colonie française (en Indochine) plutôt qu’en France proprement dite. Il est aussi vrai qu’au début des années 50 il a passé un peu de temps à Maurice suite à un naufrage aux Chagos. Peut-être cela a-t-il pu influencer son vocabulaire d’une façon ou d’une autre. Le plus probable, cependant, est qu’il s’agisse avant tout là d’un terme de marine. Et, somme toute, il n’y aurait rien de bien extraordinaire à ce que le vocabulaire de la marine influence le vocabulaire des habitants d’une île de quelques dizaines de kilomètres de largeur, y compris celui de ses notaires.

 

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* Gaulette — À ce sujet on pourra se reporter au billet du 19 septembre 2009.

12 réponses à “Battant de la lame

  1. johnwcowan

    It seems like this expression (imaginatively rendered by GT as leaf blade) sometimes means the high-tide line, and sometimes the area between high and low-tide lines, known in English as the foreshore. It is the foreshore on which, in English law (apparently inherited by Mars), the public has a right of access. Similarly, you don’t want to garden past the high-tide line (that is, on the foreshore), or your plants will be drowned.

  2. John, the battant de la lame is precisely the part of the shore that is battered by the waves, which can be relatively small in case the shore is sheltered by a lagoon. Normally the public has access up to what is called the “high water mark”, which is the level reached by the sea during spring high tides. I am not sure this is due to English law though, since the same system applies in nearby (French) Reunion Island too.

  3. Siganus Sutor

    John, in the Week-End article quoted in fourth position there is something quite funny about how the word “spring” has been translated. It reads as follows:

    Le terrain à bail d’un propriétaire de campement sur les pas géométriques ou autres terres de l’Etat donnant sur le front de mer commence dans une majorité des cas, côté mer, au battant de la lame de la haute marée du printemps (« spring tide high water mark ») et demeure pendant la durée du bail un terrain à usage privé.

    It’s funny to see that the journalist translated the expression “spring tide”, which probably appears as such in the law, as “marée du printemps”. In a tropical country, one would have to wait for quite some time before a proper spring took place. (The equivalent in French being “marée de morte-eau” (literally “dead-water tide”) for neap tide and “marée de vive-eau” for spring tide.)

  4. olimalia

    La forme « batā de lam » est donnée par Bollee.

  5. olimalia

    La forme « batā de lam » est citée dans Bollée à « battant ». (Je ne donne pas le lien car le logiciel n’apprécie pas apparemment)

  6. Siganus Sutor

    “Batā de lam”, en créole réunionnais donc si l’on en croit Annegret Bollée, se prononcerait de la même façon que “battant des lames”. Je ne saurais dire avec certitude s’il s’agit là de “bon créole bourbonnais”, mais j’aurais tendance à penser que non. (Ne me demandez pas comment il aurait fallu le dire en “vrai” kréol réyoné.) Ce qui, une fois encore, va dans le sens de la formule figée. Il ne reste qu’à trouver une phrase en créole de la Réunion dans laquelle figure “battant des lames”…

    Une question, Olimalia : en France dit-on de façon courante “hier ? nous sommes allés au bord de la mer”, “et si on allait au bord de la mer ?”, etc. ? Il me semble que les Français diront plutôt “hier ? nous sommes allés à la mer” ou “et si on allait à la plage ?”, mais je ne sais si le syntagme “aller au bord de la mer” est aussi utilisé dans une certaine mesure. À Maurice l’expression est d’un usage tout à fait courant et dire qu’on va “à la mer” ou “à la plage” ne sonne pas très mauricien. (D’ailleurs en créole mauricien on parle de ce lieu en tant que “borlamer”, en un seul mot.)

  7. olimalia

    Siganus, oui, j’irais volontiers au bord de la mer, du moins en tant que Parisien qui souhaite aller s’aérer les poumons sur les plages normandes, par exemple. On peut aussi dire à la mer et je ne sais pas laquelle est plus fréquente ; je sens de vagues [sic] nuances, difficiles à détailler : « à la mer » me semble un peu plus abstrait et général que « au bord de la mer ». Par contre, si on n’habite déjà pas loin de la mer, alors on va plutôt à la plage. Naturellement, on peut aussi aller en mer avec un bateau, et avoir une jolie maison en bord de mer.

  8. zerbinette

    Siganus, je vais au bord de la mer avec olimalia et Michel Jonasz.

  9. marie-lucie

    Zerbinette, vous savez sûrement où voua allez.

    Je crois que je dirais à la mer (plutôt qu’à la montagne ou à la campagne) au sens générique, sans penser à un lieu particulier. Je suis d’accord avec olimalia sur ce point. Mais si je pense à un certain endroit, je dirai par exemple Je vais passer (ou j’ai passé) un mois au bord de la mer, ou Mes amis habitent un village au bord de la mer » (même si leur maison n’est pas en bord de mer). J’irai à la plage pour me baigner ou bronzer mais je me promènerai au bord de la mer » en marchant sur le sable ou les galets, ou sur un sentier ou (dans une ville) sur une promenade le long du rivage.

  10. marie-lucie

    Pardon, les italiques devraient s’arrêter après « au bord de la mer ».

  11. Siganus, à Marseille tout au moins, aller à la mer veut dire assez précisément aller se baigner. On ne va pas à la mer pour la regarder ; dans ce cas, on dira qu’on va au bord de la mer.

  12. Siganus Sutor

    Olimalia, Zerbinette, la nuance est probablement des plus vagues, mais je sens une différence entre un Français disant “je vais me promener au bord de la mer” (sous-entendu, il suit la côte tout près de l’eau, au battant de la lame ou presque) et un Mauricien disant qu’il va au bord de la mer (sous-entendu, il va dans un lieu situé sur la côte, sans nécessairement s’approcher au plus près de l’eau elle-même). Cela rejoint ce que disait Marie-Lucie plus haut : “Mais si je pense à un certain endroit, je dirai par exemple Je vais passer (ou j’ai passé) un mois au bord de la mer, ou Mes amis habitent un village au bord de la mer” (même si leur maison n’est pas en bord de mer).”

    Lamid, sur Mars on va au bord de la mer pour faire toutes sortes de choses : voir la mer, certes, mais aussi mettre ses pieds dedans, se baigner, nager, pique-niquer, manger, boire (parfois beaucoup), jouer aux cartes, taper sur une ravane, faire des châteaux de sable ou de la planche à voile, jouer au badminton, looker les filles, faire des offrandes, prier, camper, ramasser des bigorneaux ou des tec-tecs, et j’en passe. À Marseille on ne va jamais à la mer pour se livrer à ce genre d’activité ?

    Une expression qui, cette fois-ci, me paraît avoir de bonnes chances d’être typiquement mauricienne — une expression indigène pour ainsi dire — est “un bord de mer”. On pourra surprendre des Martiens disant par exemple “Tamarin ? Ça qui est chaud ce bord de mer-là !” “De tous les bords de mer, le plus huppé c’est bien Grand Baie.” “Poste Lafayette est encore un p’tit bord mer assez tranquille.” En entendant cela, on comprend qu’il s’agit des différents lieux de villégiature que l’on trouve sur la côte, tout autour de l’île.

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