Archives mensuelles : mai 2012

Change

Change, échange.
Nom masculin.

Monnaie.

Vous avez le change de mille roupies ?

Ça faisait Rs 20 et quand j’ai donné un billet de 100 roupies au marchand de gâteaux gingeli là-bas, tu peux croire qu’il m’a demandé si je n’avais pas l’échange !?

Une femme perd son sac à main pendant la cohue des achats de Noël. Heureusement, il est retrouvé par un adolescent honnête qui s’empresse de le lui rapporter. La femme est très contente de retrouver son sac à main, mais aussi agréablement surprise de voir qu’il y a encore des jeunes honnêtes.
Elle regarde dans son sac: tout y est. Cependant, un détail la surprend. Elle demande à l’adolescent :
– C’est bizarre, quand j’ai perdu mon sac à main, il y avait vingt dollars dans mon porte-monnaie. Maintenant, il y a 4 billets de cinq dollars…
– Oui madame. La dernière fois que j’ai rapporté un sac à main qui ne contenait qu’un billet de vingt dollars, la femme ne m’a pas donné de récompense prétextant qu’elle n’avait pas de change
.”
(Coin du Rire, Week-End/Scope, 23 décembre 2009.)

Une habitante des hautes Plaines Wilhems, se présentant comme vendeuse des produits cosmétiques, dupait ses clients en leur disant qu’elle n’avait pas d’échange. Elle prenait leur argent et déguerpissait. […]
Elle se fait passer pour une vendeuse de cosmétiques. Elle faisait du porte à porte, offrant ses produits. Quand elle reçoit de grosses coupures, elle fait croire à ses clients qu’elle n’a pas d’échange et qu’elle leur retournerait la différence plus tard.”
(Le Matinal, 17 mars 2012.)

 

 

L’expression a probablement été influencée par l’anglais change. En effet, dans cette langue change, prononcé [tʃeɪndʒ], signifie entre autres “the balance of money given or received when the amount tendered is larger than the amount due” (Collins English Dictionary). Cela correspond exactement à une des définitions données par le Petit Robert pour le mot monnaie : “Ensemble des pièces, des billets de valeur moindre qui représente la différence entre la valeur d’une pièce, d’un billet et le prix d’une marchandise. => appoint. Rendre la monnaie sur dix euros. « Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous » (Maupassant). Gardez la monnaie.”

Une telle utilisation du mot change — prononcé [ʃɑ̃ʒ], comme en français — peut paraître si naturelle à certains, si parfaitement française, que jamais ils n’auraient souçonné que cela ne soit pas le cas. Et pourtant…
 

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(Un grand merci à Ch. et G. pour avoir attiré mon attention sur cette acception locale du mot change et son alter ego échange.)

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Battant de la lame

Battant de la lame.
Locution nominale masculine.

Limite entre la terre et la mer ; niveau atteint par la mer sur la côte ; partie du rivage soumise à l’action des vagues.

Villa posée sur le sable à quelques mètres seulement du battant de la lame du lagon de Roches Noires.”
(Site villanovo.fr, “location de belles maisons de vacance”, 2011.)

Les habitants de Rivière-des-Galets sont contraints de vivre pieds dans l’eau pour la bonne raison qu’un de nos gouvernements a décidé de construire leur cité ouvrière pratiquement sur le battant de la lame à haute marée alors que tout Mauricien sait de longue date que Rivière-des-Galets, tout comme Pomponnette, la Pointe-du-Cimetière, Souillac, Gris-Gris, Pointe-des-Roches sont des bords de mer continuellement exposés à des raz-de-marée les uns plus violents que les autres.”
(La Vie catholique, 18 au 24 mai 2007.)

Jardin allant jusqu’au battant de la lame.”
(Site elegantdestinations.co.uk proposant la location d’un campement, 2011.)

Le public a effectivement un droit de passage sur la plage au battant de la lame ainsi décrit, mais pas au-delà car il empiéterait alors sur un terrain privé.”
(Week-End, 19 décembre 2010.)

Laquelle portion de terrain de la contenance de quatre mille quatre cent dix sept mètres carrés (4417m²) est bornée d’après l’acte sous signatures privées constatant ledit bail comme suit:-
Vers le nord, par le surplus des Pas Géométriques sur soixante dix sept mètres et quarante cinq centimètres (77.45m);
Vers l’est, par une route d’accès asphaltée de quatre mètres de large (4m) sur cinquante trois mètres et soixante quatre centimètres (53.64m);
Vers le Sud par le surplus des Pas Géométriques, sur quatre vingt neuf mètres soixante centimètres (89.60cm) ;
Vers l’Ouest, par le battant de la lame à marée haute
.”
(Acte notarié (page 2), 2011.)

Un camionneur moins aguerri, qui avait eu pour mission d’embarquer un speedboat d’environ cinq mètres en face de la plage publique, samedi après-midi, à la hauteur même du poste des Coast Guards, ne pouvant regagner le terre-plein à cet endroit précis, avait choisi de longer la plage sur plus de 400 mètres pour regagner la route du littoral. Mal lui en prit quand en fin de course, en braquant son véhicule, il s’est trouvé complètement ensablé avec son chargement, presque au niveau même du battant de la lame.”
(Le Mauricien, 15 février 2012.)

Située à Gris-Gris, au battant de la lame, cette maison est unique en son genre à Maurice. Construite par les amis du poète, elle contient des portes et fenêtres provenant de vieilles maisons coloniales des hauts de l’île. Toute simple, la Nef dégage un mystère calme et serein.”
(Maurice, derrière la carte postale, 30 décembre 2011, repris par le site Défense du patrimoine architectural de la Réunion.)

A Roches Noires, sur la côte est de l’île, la jolie petite villa Nénuphar est admirablement bien située sur une plage de sable blanc…!! Se relaxer à l’ombre des grands arbres en sirotant un punch des iles ou se bronzer au battant de la lame… n’est ce pas le rêve…
(Site villas-maurice.com, 2011.)

Les terrains privés s’arrêtent, d’après la loi, au battant de la lame de marée haute.”
(Didier de Robillard, Contribution à un inventaire des particularités lexicales du français de l’île Maurice, 1993.)

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Selon l’universitaire Didier de Robillard, qui cite le créoliste Robert Chaudenson, d’après ce qu’on peut lire ci-dessus, l’expression viendrait du “français juridique ancien”. S’il est certes possible de retrouver l’expression dans des actes juridiques, comme on peut le constater dans l’extrait d’acte notarié cité plus haut, dressé pour un terrain situé sur la côte ouest de Maurice, il ne semble pas que la locution ressortisse avant tout au vocabulaire juridique. Il est un fait qu’elle a souvent été utilisée dans un contexte juridique, lorsqu’il s’est par exemple agi de mentionner les limites d’un terrain bordé par la mer, y compris à la Réunion voisine, où l’expression “battant de la lame” a été utilisée concurremment avec l’expression exclusivement réunionnaise “battant des lames”, au pluriel, comme on peut le voir dans Le français de La Réunion : inventaire des particularités lexicale (Michel Beniamino) :

Ce “battant des lames” bourbonnais est lui-même utilisé au sein d’une autre expression quasi-figée qui servait à décrire la façon dont la terre était découpée à l’île sœur, c’est-à-dire comme des parts de pizza, les terrains — ou plus précisément, à l’origine, les concessions — allant du “battant des lames au sommet des montagnes”. Cette expression fait partie de l’histoire de la Réunion, ainsi que de l’imaginaire collectif réunionnais, tant et si bien qu’elle apparaît régulièrement dans la chose écrite et a fait l’objet d’un article de vingt mille signes sur la Wikipédia.

Toutefois, à la Réunion aussi on retrouve le battant de la lame, au singulier, comme par exemple dans un compte rendu des discussions du Conseil Général de la Réunion en 1878 au sujet du tracé du chemin de fer, dans lequel on peut lire qu’un pont serait “à 40 mètres seulement du battant de la lame” (page 25). Ou dans un autre document consacré aux pas géométriques à la Réunion, dans lequel il est possible de lire ce qui suit :
Les contrats de concession qu’ils produisaient, leur donnaient pour borne commune, ‘à la base le bord de mer’, et au sommet une ligne à peu près parallèle au rivage, et distante de celui-ci, d’un côté de 552 gaulettes, de l’autre côté de 533 gaulettes*.
Les questions qui se présentaient, étaient de savoir s’il fallait faire partir ces deux lignes du battant de la lame ou du sommet des Pas Géométriques, s’il fallait les tracer directement ou suivre, au contraire, le cours de l’eau.

(De la Réserve domaniale dite des Pas géométriques à l’île de la Réunion (1881), Dufour Brunet.)

Donc, à Maurice comme à la Réunion il arrive qu’on retrouve l’expression battant de la lame dans des documents juridiques ou administratifs, certes. Cependant il paraît abusif de la qualifier de “terme juridique” en tant que tel, ou de dire qu’elle dérive d’une expression juridique. Avant tout, il s’agit d’un terme lié à la réalité physique du domaine maritime. Comme aurait pu le dire Monsieur de la Palice, le battant de la lame est le lieu ou vient battre la lame — la lame générique, ou les lames si on préfère le pluriel. Et les lames en question ne sont pas faites d’acier, trempé ou pas, mais d’eau : il s’agit des vagues qui tendent à se dresser, à crêter, et éventuellement à déferler. (À ce sujet le Petit Robert parle d‘“ondulation de la mer sous l’action du vent, qui s’amincit à son sommet, écume et déferle”.) Il en existe même qui reçoivent des qualificatifs particuliers, comme les “lames sourdes”, qui se lèvent sans faire de bruit (Petit dictionnaire de marine), ou des “lames de fond”, qui s’élèvent subitement du fond de la mer à cause d’un phénomène sous-marin. Quant au battant, il est issu du verbe battre, qui est l’action de venir frapper quelque chose, de se heurter contre elle, comme lorsqu’on dit que la tempête bat la côte, que la houle bat la falaise ou qu’un phare est battu par le vent.

Le fait que le battant de la lame relève davantage du vocabulaire maritime que du vocabulaire juridique est étayé par une phrase trouvée dans le récit qu’a fait le navigateur français Bernard Moitessier de sa participation à la première course autour du monde en solitaire et sans escale. En effet, dans La longue route, à la page 48, alors que notre marin s’approche de l’île de Trinidad, il dit ceci : “La brise est passée à force 4, toujours du nord-est. Dans les jumelles, je distingue bien la petite agglomération. C’est minuscule, joli-joli. Les toits sont verts. Il y a une chose longue et rouge, un peu bizarre, juste au battant de la lame. Ça m’intrigue. On dirait une sorte de jetée. Qu’est-ce que cela peut bien être ?

Il est vrai que Bernard Moitessier est née dans une colonie française (en Indochine) plutôt qu’en France proprement dite. Il est aussi vrai qu’au début des années 50 il a passé un peu de temps à Maurice suite à un naufrage aux Chagos. Peut-être cela a-t-il pu influencer son vocabulaire d’une façon ou d’une autre. Le plus probable, cependant, est qu’il s’agisse avant tout là d’un terme de marine. Et, somme toute, il n’y aurait rien de bien extraordinaire à ce que le vocabulaire de la marine influence le vocabulaire des habitants d’une île de quelques dizaines de kilomètres de largeur, y compris celui de ses notaires.

 

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* Gaulette — À ce sujet on pourra se reporter au billet du 19 septembre 2009.