Gingeli

Gingeli
Nom (généralement épithète).

1. Sésame.
2. Variété de petite banane sucrée à la peau fine.

« On trouve encore des bananes gingeli à Plaine-Magnien ? »

S’il saute aux yeux et aux papilles que les gâteaux gingeli contiennent du sésame, le lien entre cette graine oléagineuse et les bananes dites “gingeli” est plus mystérieux. Une explication voudrait qu’elles contiennent des graines ressemblant aux grains de sésame. Toute personne ayant mangé des bananes gingeli (graines invisibles) ne peut qu’en rire. Mais peut-être une variété sauvage de bananes comportant de tels pépins avait-elle reçu ce nom, appellation ayant fini par être détournée et utilisée pour les bananes gingeli d’aujourd’hui ?

Le mot gingeli est d’origine arabe, issu de juljulaan (sésame), et nous est parvenu à travers le portugais gergelim ou/et l’hindi jinjali, lui-même à l’origine de gingili ou gingelly (cf. “gingelly oil”, huile de sésame). Le juljulaan arabe a eu une nombreuse descendance, parmi laquelle on trouve le nom espagnol du sésame (ajonjoli), celui d’une friandise sicilienne au sésame (giuggiulena) ou celui d’un colorant mauve rougeâtre (zinzolin ou gingeolin) — mots tous apparentés à notre gingeli local.

Ali Baba ne vivait pas sous un régime mauricien. Dommage, car il aurait alors pu s’écrier « Gingeli, ouvre-toi ! »

 

Kozé # 14, novembre-décembre 2016

Kozé # 14, novembre-décembre 2016

Patira

Patira
Nom masculin.

Personne victime de moqueries ou de mauvais traitements répétés ; souffre-douleur.

« À l’école leur fille était le patira d’un garçon épouvantable. Elle a passé un martyre. »

Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à s’acharner sur quelqu’un d’autre ? La jalousie, le désir de domination, sa propre insécurité qu’on souhaite masquer ? Qui sait… Ce n’est en tout cas pas la compassion et la notion que “compâtir”, “souffrir avec”, est lié à pâtira — mot qui, étymologiquement, n’est que la conjugaison au futur du verbe pâtir (souffrir, subir les conséquences fâcheuses d’une épreuve, d’un manque), verbe auquel est liée l’expression créole pati (chétif, sous-développé, dépérissant).

Le substantif pâtira existait en français au 18e siècle mais, aujourd’hui archaïque et quasiment inconnu en France, il est largement tombé hors d’usage vers la fin du 19e, sauf dans quelques recoins retirés de la francophonie comme l’île Maurice ou la Louisiane, là où il arrive encore à des personnes de dire que quelqu’un est “un patira”. À Maurice on pourrait écrire le mot sans accent circonflexe, les locuteurs ne faisant généralement aucun lien avec pâtir. En les éloignant linguistiquement de ce verbe douloureux et fâcheux, peut-être cela ferait-il moins souffrir les malheureux patiras ?

Kozé #13, septembre-octobre 2016.

Kozé #13, septembre-octobre 2016.

Mofine

Mofine.
Adjectif ou nom.

Qui porte malheur ou qui a la guigne.

« Tous ceux qui l’ont habitée ont eu des problèmes. C’était une maison mofine. »

Plus fréquente en créole qu’en français local, il arrive à l’expression d’être utilisée pour parler d’une personne ou d’une chose à laquelle se rattache l’idée de poisse, de malchance, de mauvais sort, de malheur. Une personne ou une chose est mofine quand, pourrait-on dire, elle attire les ondes négatives. On a le pressentiment que ce qui la touche va se passer mal plutôt que bien, ou on le réalise a posteriori — “mofine même…”

Le mot nous viendrait du Portugal (usage désuet aujourd’hui) où mofino (adjectif) signifiait “malheureux, malchanceux, infortuné, misérable”, alors que mofina (nom) était le malheur, la misère. Le mot portugais proviendrait lui-même de l’espagnol mohíno, “triste, mélancolique”, lequel aurait à son tour été emprunté à l’arabe (mahīn, muhin). L’emprunt mauricien, prolongeant les étonnantes pérégrinations du mot, s’est vraisemblablement fait à travers les comptoirs portugais d’Afrique et d’Asie, à l’instar des mots martin, brède ou margoze.

Qu’est-ce qui est mofine ? Renverser du sel ? Casser un miroir ? Couper ses ongles après 18h ? Jouer à tina ? Trop parler du mot “mofine” peut-être…

Kozé n° 12.

Kozé n° 12.

Remater

Remater
Verbe intransitif.

Se rétablir, se remettre (d’une maladie, d’une blessure), retrouver la forme, récupérer, aller mieux.

— Ta grand-mère a eu des problèmes de santé, non ?
— Oui, mais elle a bien rematé.

Nous avons là une des rares expressions spécifiques au français de Maurice qu’on ne retrouve pas en créole mauricien. L’analogie maritime est une quasi-certitude, même si le verbe n’est pas écrit avec l’accent circonflexe du mot “mât”. Cette origine n’est toutefois pas sous-entendue, l’expression étant utilisée sans que les locuteurs y voient une référence à la navigation à la voile.

Une très grave avarie sur un voilier consiste à démâter, c’est-à-dire perdre le mât — mauvaise rafale ! Lorsqu’on a remis en place cet élément essentiel à la bonne marche du bateau, les choses vont mieux et la navigation peut reprendre, d’où la probable extension de sens à la santé recouvrée.

Le vocabulaire de la marine comprend le verbe “mâter”, pourvoir un bateau d’un mât. Le verbe “remâter” est sensiblement plus rare. Nous aurions donc là un double mauricianisme, tant par le sens que par la fréquence d’utilisation. On pourrait néanmoins imaginer le scénario suivant : mâter, démâter, remâter, redémâter… De quoi perdre la santé, définitivement.

 

Kozé No 11 — Mai 2016

Kozé # 11 — Mai 2016

Bigaille

Bigaille.
Nom féminin.

1. Insecte aux très longues pattes et ressemblant à un gros moustique.
2. Par analogie, personne de grande taille, surtout si d’apparence plutôt longiligne.

« Pas possible ! cette grande bigaille-là c’est le fils de Nalini ? »

L’appellation nous vient de France — où le mot, aujourd’hui désuet, servait à décrire diverses espèces de diptères —, en particulier du Midi (cf. le provençal bigaio, nom générique des insectes ailés piqueurs, ou l’occitan bigal, moucheron, moustique, cousin). L’expression n’est point désuète à Haïti, où le mot bigay est encore utilisé pour parler d’insectes volants. Idem à la Réunion, aux Seychelles et à Maurice, où les tipules (cousins) continuent d’être appelées “bigailles”.

Le nom du gros diptère a vraisemblablement été utilisé par des Mauriciens pleins d’imagination pour qualifier les personnes de stature élevée, et ce avec tant de succès que ce nouveau sens a acquis une existence propre, elle-même consolidée tant par la proximité sémantique du mot anglais “big”, grand, que par la proximité phonique du mot créole “longaille”, de sens équivalent. Toutefois, de façon amusante, on trouve des auteurs pour faire provenir l’expression mauricienne de “big guy”, bigaille qui, pour faire bonne figure, a peut-être aussi un gros œil.

 

Kozé #10 — Mars 2016.

Kozé #10 — Mars 2016.

Godon

Godon.
Nom masculin.

Petite pièce annexe dans laquelle on range des objets et produits divers ou des denrées alimentaires (remise, débarras, store).

« Regarde un coup dans le godon, la rallonge est sur la touque de riz. »

Utile, le godon peut contenir bien des choses : riz, grains, régime de bananes, boîtes de conserve, produits ménagers, ampoules, outillage, etc. Une vraie caverne d’Ali Baba parfois.

Arrivé d’Asie du Sud, le mot résulte d’un mélange de malais, de portugais et d’anglais, voire de télégou ou de tamoul, dans un ordre incertain. Une hypothèse populaire fait descendre le godon de “godown”, la pièce en question étant réputée souterraine, d’où la prétendue nécessité de go down pour y accéder. Vrai ou faux, on remarque que dès le début du XVIe siècle le portugais d’Asie comportait un gudão (entrepôt, cellier), du malais gudang, gadong ou godong, expressions possiblement issues du télégou gidangi (lieu où se trouvent des marchandises).

Anyway, en mauricien le godon côtoie un mot apparenté, le godam, qui est plus spécifiquement un entrepôt (hindi gudam). Cela peut faire sourire sachant que dès le Moyen Âge les Français ont appelé les Anglais “godons” à cause de leur “goddam”, un juron récurrent — mais ceci est une autre histoire…

Kozé # 8 (octobre-novembre 2015), pp 2 et 3.

Kozé # 8 (octobre-novembre 2015), pp 2 et 3.

Gadjak

Gadjak.
Nom masculin.

Amuse-gueule ; accessoire indispensable de l’apéritif.

« Il faut penser aux gadjaks pour le drink de ce soir. »

Gadjak viendrait du mot hindi gazak, « mets qui accompagnent des boissons alcoolisées ». Mais à la différence du gazak / gajak indien principalement sucré, les gadjaks mauriciens sont toujours salés.

Ce terme générique recouvre une réalité alimentaire multiforme, qui peut se décliner en caca-pigeon, moolkoos, gâteaux-cravate, gâteaux-piment, samoussas, grams, chips, olives, pistaches, baguettes fromage, chipèques, etc. (L’ensemble est ouvert, tout peut être gajak à condition qu’il ne s’agisse pas d’un aliment “sérieux” ou “compliqué”.)

Leur caractéristique commune est la facilité. On dévide le sachet dans un bol, on en attrape une poignée, on le mange sans y penser… Le gadjak est aussi encanaillant qu’intraduisible : il n’existe pas d’équivalent en français standard qui exprime à la fois le côté informel et le crime contre le diététiquement correct du grignotage compulsif déclenché par la présence de gadjaks. C’est mauvais, mais c’est mari bonne !

Par extension c’est cette notion de facilité qui revient, souvent sous forme d’interjection, lorsqu’il est question d’une chose facile à faire : « Un mauricianisme pour Kozé avant le 15 juin ? Gadjak ! »

Kozé # 7 (juillet 2015), pp 2 et 3.

Kozé # 7 (juillet 2015), pp 2 et 3.