Faille

​Faille.
Adjectif.

Faible, en mauvaise santé, fatigué, sans force.

« Ils ont appelé un taxi. Son tonton était trop faille pour marcher jusqu’au bus stop. »

Nulle fissure géologique ici, mais une faiblesse des corps vivants. Si lorsqu’on vous donne des nouvelles de la grand-mère malade on vous dit qu’elle est “bien faille”, il est permis de penser que son état de santé est inquiétant. Quand toutefois le redoublement est utilisé (“il se sent faille-faille”), on fait comprendre que la personne est plutôt en mauvaise forme mais que les choses ne sont pas trop graves.

L’adjectif est issu du verbe français faillir, “faire défaut”, “manquer”, lui-même dérivé du latin fallere, “tromper”, “échapper à”, et il appartient à la même famille que les mots défaillance et faillite. Des expressions voisines se retrouvent en français dialectal (failli, “qui a perdu sa force, mauvais”) et dans diverses langues régionales apparentées au français (fayi, “faible”, failli, “amaigri”, falli, “maladif, languissant”, failli, “faible, chétif”, etc.), locutions auxquelles il faudrait en toute logique rajouter le faille du français mauricien.

En se rapprochant du créole, faille peut parfois signifier “mauvais, détestable”, comme dans “un faille bougre” pour parler d’un type déplaisant ou, plus savoureux, “un faille bâtard”, c’est-à-dire un de ces individus exécrables qui peuvent vous donner la nausée… — Ayo, j’ai failli être faille…

Plote

Plote.
Adjectif.

1. Épuisé, exténué, au bout du rouleau.
— Hier soir j’ai dormi quatre heures seulement. Fouf, je suis plote…

2. Mort (surtout lorsque meurt soudainement un animal ou une personne dont on fait peu de cas).
— Qu’est-ce qui est arrivé au chien qui a passé sous l’auto ?
— Lui ? Plote.

D’usage familier, le mot constitue une façon amusante de dire qu’on a dépassé les limites de ce que le corps peut endurer : est “plote” ce qui ne peut revenir à un état de vie normal, du moins pas dans les délais normaux de résurrection. Il vire au péjoratif quand il exprime le côté trivial qu’on attache à une mort (“ouais, le bougre était plote”).

L’origine du mot est mystérieuse. Baker et Hookoomsing (Diksyoner kreol, 1987) mentionnent un lien possible avec le verbe français peloter (mettre en pelote, en boule), ce qui n’a pas de relation apparente avec le sens qui nous intéresse. Faudrait-il l’étendre au peloton (d’exécution) ? Chercher un lien avec l’écrivain romain Plaute ? Enquêter du côté du “plot” anglais (complot, etc.) ? Tout cela ne convainc guère. Proviendrait-il alors d’une onomatopée imitant le bruit que ferait un corps qui chute ? Il est mort, il est tombé par terre, plote.

Martin

Martin
Nom masculin.

Oiseau au plumage foncé, au bec jaune et au comportement exubérant.

Introduit à Maurice au XVIIIe siècle pour lutter contre les criquets, le martin s’est depuis longtemps intégré à la faune locale. Ne craignant pas de vivre près de l’homme, il est un compagnon familier dont les bruyantes extravagances font souvent rire — tant qu’il ne mange pas vos fruits.

Son nom, comme le volatile lui-même, viendrait d’Asie du Sud. En portugais d’Inde et de Ceylan l’oiseau était nommé “martinho” (1685), appellation vraisemblablement issue du nom propre Martinho, ce qui se rapproche du prénom Martin utilisé en français pour désigner certains oiseaux (martin-pêcheur, martinet). “Martin” étant lui-même issu du latin “Martinus” — “de Mars”, dieu de la guerre —, les batailles de martins ne devraient nullement nous étonner, les bagarreurs se roulant sur le sol dans un tourbillon de plumes noires et blanches ne faisant finalement que répondre à l’étymologie de leur nom.

L’animal a la langue bien pendue et ses cris, particulièrement variés et comiques, font partie du paysage sonore mauricien. Il leur arrive d’être si bruyants que l’humain assourdi ne peut alors que sortir les faire taire, parfois en essayant de crier plus fort que la troupe d’oiseaux : « Assez ! maaa’tin va ! »

Kozé # 14, décembre 2016.

Kozé # 14, décembre 2016.

Gingeli

Gingeli
Nom (généralement épithète).

1. Sésame.
2. Variété de petite banane sucrée à la peau fine.

« On trouve encore des bananes gingeli à Plaine-Magnien ? »

S’il saute aux yeux et aux papilles que les gâteaux gingeli contiennent du sésame, le lien entre cette graine oléagineuse et les bananes dites “gingeli” est plus mystérieux. Une explication voudrait qu’elles contiennent des graines ressemblant aux grains de sésame. Toute personne ayant mangé des bananes gingeli (graines invisibles) ne peut qu’en rire. Mais peut-être une variété sauvage de bananes comportant de tels pépins avait-elle reçu ce nom, appellation ayant fini par être détournée et utilisée pour les bananes gingeli d’aujourd’hui ?

Le mot gingeli est d’origine arabe, issu de juljulaan (sésame), et nous est parvenu à travers le portugais gergelim ou/et l’hindi jinjali, lui-même à l’origine de gingili ou gingelly (cf. “gingelly oil”, huile de sésame). Le juljulaan arabe a eu une nombreuse descendance, parmi laquelle on trouve le nom espagnol du sésame (ajonjoli), celui d’une friandise sicilienne au sésame (giuggiulena) ou celui d’un colorant mauve rougeâtre (zinzolin ou gingeolin) — mots tous apparentés à notre gingeli local.

Ali Baba ne vivait pas sous un régime mauricien. Dommage, car il aurait alors pu s’écrier « Gingeli, ouvre-toi ! »

 

Kozé # 14, novembre-décembre 2016

Kozé # 14, novembre-décembre 2016

Patira

Patira
Nom masculin.

Personne victime de moqueries ou de mauvais traitements répétés ; souffre-douleur.

« À l’école leur fille était le patira d’un garçon épouvantable. Elle a passé un martyre. »

Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à s’acharner sur quelqu’un d’autre ? La jalousie, le désir de domination, sa propre insécurité qu’on souhaite masquer ? Qui sait… Ce n’est en tout cas pas la compassion et la notion que “compâtir”, “souffrir avec”, est lié à pâtira — mot qui, étymologiquement, n’est que la conjugaison au futur du verbe pâtir (souffrir, subir les conséquences fâcheuses d’une épreuve, d’un manque), verbe auquel est liée l’expression créole pati (chétif, sous-développé, dépérissant).

Le substantif pâtira existait en français au 18e siècle mais, aujourd’hui archaïque et quasiment inconnu en France, il est largement tombé hors d’usage vers la fin du 19e, sauf dans quelques recoins retirés de la francophonie comme l’île Maurice ou la Louisiane, là où il arrive encore à des personnes de dire que quelqu’un est “un patira”. À Maurice on pourrait écrire le mot sans accent circonflexe, les locuteurs ne faisant généralement aucun lien avec pâtir. En les éloignant linguistiquement de ce verbe douloureux et fâcheux, peut-être cela ferait-il moins souffrir les malheureux patiras ?

Kozé #13, septembre-octobre 2016.

Kozé #13, septembre-octobre 2016.

Mofine

Mofine.
Adjectif ou nom.

Qui porte malheur ou qui a la guigne.

« Tous ceux qui l’ont habitée ont eu des problèmes. C’était une maison mofine. »

Plus fréquente en créole qu’en français local, il arrive à l’expression d’être utilisée pour parler d’une personne ou d’une chose à laquelle se rattache l’idée de poisse, de malchance, de mauvais sort, de malheur. Une personne ou une chose est mofine quand, pourrait-on dire, elle attire les ondes négatives. On a le pressentiment que ce qui la touche va se passer mal plutôt que bien, ou on le réalise a posteriori — “mofine même…”

Le mot nous viendrait du Portugal (usage désuet aujourd’hui) où mofino (adjectif) signifiait “malheureux, malchanceux, infortuné, misérable”, alors que mofina (nom) était le malheur, la misère. Le mot portugais proviendrait lui-même de l’espagnol mohíno, “triste, mélancolique”, lequel aurait à son tour été emprunté à l’arabe (mahīn, muhin). L’emprunt mauricien, prolongeant les étonnantes pérégrinations du mot, s’est vraisemblablement fait à travers les comptoirs portugais d’Afrique et d’Asie, à l’instar des mots martin, brède ou margoze.

Qu’est-ce qui est mofine ? Renverser du sel ? Casser un miroir ? Couper ses ongles après 18h ? Jouer à tina ? Trop parler du mot “mofine” peut-être…

Kozé n° 12.

Kozé n° 12.

Remater

Remater
Verbe intransitif.

Se rétablir, se remettre (d’une maladie, d’une blessure), retrouver la forme, récupérer, aller mieux.

— Ta grand-mère a eu des problèmes de santé, non ?
— Oui, mais elle a bien rematé.

Nous avons là une des rares expressions spécifiques au français de Maurice qu’on ne retrouve pas en créole mauricien. L’analogie maritime est une quasi-certitude, même si le verbe n’est pas écrit avec l’accent circonflexe du mot “mât”. Cette origine n’est toutefois pas sous-entendue, l’expression étant utilisée sans que les locuteurs y voient une référence à la navigation à la voile.

Une très grave avarie sur un voilier consiste à démâter, c’est-à-dire perdre le mât — mauvaise rafale ! Lorsqu’on a remis en place cet élément essentiel à la bonne marche du bateau, les choses vont mieux et la navigation peut reprendre, d’où la probable extension de sens à la santé recouvrée.

Le vocabulaire de la marine comprend le verbe “mâter”, pourvoir un bateau d’un mât. Le verbe “remâter” est sensiblement plus rare. Nous aurions donc là un double mauricianisme, tant par le sens que par la fréquence d’utilisation. On pourrait néanmoins imaginer le scénario suivant : mâter, démâter, remâter, redémâter… De quoi perdre la santé, définitivement.

 

Kozé No 11 — Mai 2016

Kozé # 11 — Mai 2016