Gadjak

Gadjak.
Nom masculin.

Amuse-gueule ; accessoire indispensable de l’apéritif.

« Il faut penser aux gadjaks pour le drink de ce soir. »

Gadjak viendrait du mot hindi gazak, « mets qui accompagnent des boissons alcoolisées ». Mais à la différence du gazak / gajak indien principalement sucré, les gadjaks mauriciens sont toujours salés.

Ce terme générique recouvre une réalité alimentaire multiforme, qui peut se décliner en caca-pigeon, moolkoos, gâteaux-cravate, gâteaux-piment, samoussas, grams, chips, olives, pistaches, baguettes fromage, chipèques, etc. (L’ensemble est ouvert, tout peut être gajak à condition qu’il ne s’agisse pas d’un aliment “sérieux” ou “compliqué”.)

Leur caractéristique commune est la facilité. On dévide le sachet dans un bol, on en attrape une poignée, on le mange sans y penser… Le gadjak est aussi encanaillant qu’intraduisible : il n’existe pas d’équivalent en français standard qui exprime à la fois le côté informel et le crime contre le diététiquement correct du grignotage compulsif déclenché par la présence de gadjaks. C’est mauvais, mais c’est mari bonne !

Par extension c’est cette notion de facilité qui revient, souvent sous forme d’interjection, lorsqu’il est question d’une chose facile à faire : « Un mauricianisme pour Kozé avant le 15 juin ? Gadjak ! »

Kozé # 7 (juillet 2015), pp 2 et 3.

Kozé # 7 (juillet 2015), pp 2 et 3.

Macatia

Macatia
Nom masculin.

Petit pain rond et sucré, généralement fourré au coco.

« Il aimait manger un macatia en fin de journée, avec une tasse de thé clair. »

Le mot est souvent prononcé “makatcha”, rimant avec “chacha”. Ancré dans les souvenirs de nombreux Mauriciens sous la forme d’un cri aux intonations caractéristiques, celui du marchand qui lance son “macatia cooo-cooo” avec la voix qui baisse à la fin.

Au figuré, un macatia est aussi un embrouillamini, un fouillis, une chose sans queue ni tête, un gâchis — a mess en anglais. « Regarde ce macatia qu’il a fait avec la colle et le papier ! » Aux Seychelles et à Rodrigues le mot peut même signifier “vaurien”.

C’est d’Afrique orientale que nous vient l’expression, laquelle est attestée à Maurice depuis au moins le XIXe siècle. On retrouve des mots similaires dans une panoplie de langues bantoues de cette région, telles que le swahili (mkate, pain, gâteau), le makua (mukatche, pain), le bemba ou le gogo (mukate, pain), le yao (mkato, pain), etc. Apparentée au moukat seychellois, l’expression a fort probablement voyagé jusqu’aux îles de l’océan Indien avec les esclaves arrachés du continent. Le macatia fait ainsi partie de notre héritage africain.

Kozé # 6 (mai-juin 2015)

Kozé # 6 (mai-juin 2015)

Carapate

Carapate.
Nom féminin.

Tique (arachnide suceur de sang).

« Pas chic, ce chien-là est rempli de carapates. »

Si pour en parler les Français utilisent un mot d’origine anglaise (“tick”), les Mauriciens doivent pour leur part se tourner vers le Portugal afin de chercher la provenance de la carapate. En portugais cet acarien est appelé “carrapato”, mot de la même famille — à huit pattes — que la “garrapata” espagnole, et c’est en passant par l’Afrique portugaise que l’expression a voyagé jusqu’aux Mascareignes et les Caraïbes.

Dans la presse mauricienne la carapate apparaît le plus souvent sous la forme d’un parasite hominidé accroché aux poils des politiciens et leurs affidés. L’expression fait florès en période d’alternance, surtout pour évoquer les changements d’allégeance, les carapates en question étant alors accusées de passer sans vergogne d’un chien porteur à un autre.

En latin elle était appelée ricinus, mot duquel sont issus le ricin et son huile, la graine devant son nom à sa ressemblance avec la bébête. Cocassement, cette extension de sens de l’animal vers le végétal s’est retrouvée, des siècles plus tard, dans une région appelée “Antilles”, là où les femmes soignent leurs cheveux en les enduisant d’une substance à même de dégoûter toute Mauricienne : l’huile de carapate.

Kozé # 5 (février/mars 2015).

Kozé # 5 (février/mars 2015).

 

 

_______

Mise à jour du 1er mai 2015.

Très utile, la médaille à ultrasons repousse les parasites, puces et tiques (carapates), dont il est si difficile de venir à bout. Attaché au collier, l’objet pèse dix grammes et élimine l’infestation à 97 % après cinq semaines. Il empêche en outre les nouveaux venus de s’installer dans la fourrure.”
(L’Express, 15 août 2004.)

Carapate_5469Les singes en colonie fermée n’ont cependant pas accès aux vrais arbres. Sont-ils vaccinés ? Non, mais certains l’ont déjà été. L’Animal Science and Welfare Manager précise qu’ils sont déparasités contre les vers et les tiques (carapates)…
(Le Mauricien, 29 mars 2012.)

On ne consomme pas les poules sur l’île de St-Brandon. Et pour cause, c’est elles qui débarrassent les îles des carapates d’oiseaux en les mangeant à longueur de journée.”
(Le Défi, 10 août 2013.)

« Sous la colonne de noms, l’on observe les attributs liés aux choses de la vie courante et aux qualificatifs divers souvent dégradants, hormis les cas des prénoms usuels qui servent aussi de nom. Aussi, les noms sont attribués pour décrire les caractéristiques physiques de l’esclave : Scolastique Boiteuse, Jacques Ventre, Tremblante », explique-t-il. Il ajoute que, si certains étaient dotés de noms exprimant l’admiration des maîtres : L’intelligent, Lacharmante, La joyeuse, la plupart étaient affublés de qualificatifs qui traduisent le ridicule et l’hostilité : Baveuse, Carapate, Cochon, Dodo, Carcasse, etc.”
(Le Défi, 29 juillet 2012.)

Carapate_205

Si dans la conversation courante il arrive qu’on parle de carapate (surtout si on a un chien, bien sûr), il est un domaine particulier dans lequel l’expression se comporte comme une espèce invasive : la politique. Ou, si l’on veut se piquer d’un jeu de mots, la poli-tique. On s’en rend compte dans les exemples d’utilisation suivants, tirés d’un éventail de titres de la presse martienne :

On assiste également à la MBC à un phénomène courant en période électorale à Maurice : les carapates qui changent de chiens. Certains protégés de l’ancienne direction qui avaient obtenu des promotions, des augmentations de salaires «préférentiels», profité des bourses et des voyages et ne travaillant que quand ils le voulaient bien, commencent à se présenter comme des victimes ayant été obligées d’obéir aux ordres.”
(Week-End, 14 décembre 2014.)

Si l’invasion a été soudaine, elle était néanmoins attendue. Les parasitologues locaux ont donc réussi à déterminer assez vite la nature de la menace. Il s’agit d’une espèce connue d’arachnide parasite à deux pattes qui prolifère dans le pays depuis des années : la tique politique. Communément appelée « carapate » ou « roder bout » à Maurice.”
(L’Express, 8 avril 2012.)

Boodhoo, le Malcolm de Chazal de notre marmite politique (il sait écrire mais surtout à qui adresser ses lettres rarement anodines) adresse copie de sa dénonciation à la haute commission indienne, plus muette que jamais. L’accusation suprême : la VOH est proche du pouvoir, avant comme après le 3 juillet 2005. Cette carapate sait changer de chien avant la proclamation des résultats du scrutin. L’avantage de pouvoir agir en toute impunité.”
(Yvan Martial, La Vie catholique, 18-24 juillet 2015.)

“Transfuges” are like calves in the prairie which leave their mothers as soon as the milk-producing udders go dry. I was not wrong when I invented “carapattes change lichien”. For now, some Navin’s henchmen – including a notorious Minister – are eyeing up the rising sun of La Caverne.”
(Harish Boodhoo, Le Mauricien, 13 décembre 2012.)

As you know, Mr Speaker, Sir, earlier a Member of the Opposition was ordered out for using the word ‘carapate’, which is provocative language, and the Speaker ruled him out.”
(Parliamentary debates (Hansard), 16 novembre 2011.)

Les mots manquent pour qualifier l’attitude de Maurice Allet. Quoique « Roi des carapates » ou « Maître ès Girouettes » semblent être les deux termes les plus appropriés pour qualifier le personnage. Il convient ici de rappeler le parcours exceptionnellement cohérent de ce grand homme politique !
(ION News, 15 décembre 2014.)

Et ce personnage qui s’accroche comme une carapate sur un chien galeux, n’est-il pas lui aussi co-responsable de ce gâchis? Voila encore un qui paie grassement des avocats pour ne pas perdre une plume de la poule aux oeufs d’or.”
(L’Express, commentaire d’article, 3 décembre 2012.)

Cet exercice de « carapatte-change-lichien » de quelqu’un qui rêvait de sortir en tête de liste dans la circonscription No 2 de Port louis en tant que candidat du MSM dans le cadre du Remake avec le MMM demande à être déchiffré. Que Marchand Sirop sache que la fédération ‘camion-saletés’, MSM-PMSD-Collendavelloo, soit vouée à un cuisant échec, cela se comprend.”
(Advance, 21 septembre 2014.)

Portrait d’une carapate
Selon les statistiques établies par le très officiel ODLS (Observatoire de la servilité) la carapate est en ‘voie d’augmentation’. Elle ne subira certainement pas le sort de notre cher Dodo, adepte et aficionado, comme vous le savez, de la non-violence. Notre carapate nationale, the one and only, ne cesse, à vrai dire, de proliférer, on en trouve désormais partout et parfois même, en ce haut lieu de l’intimité, notre cerveau.”
(Umar Timol, Le Mauricien, 17 décembre 2014.)

Une carapate sur un mur — la plus grosse qu'il m'a été donné de rencontrer au cours de ma chienne de vie.

Une carapate sur un mur — la plus grosse qu’il m’a été donné de rencontrer
au cours de ma chienne de vie.

À la Réunion aussi les carapates bourbonnaises sucent le sang des citoyens :

La politique ne doit pas être un métier mais une vocation, une passion. Certains vivent de cela et y sont accrochés comme carapate su tété boeuf ! Cela n’est pas sain ! Cela ne sert pas l’intérêt général ! Le LPA continuera à dénoncer cela avec force et conviction.”
(Site InfoReunion.net, 7 octobre 2013.)

Dévider

Dévider.
Verbe transitif.

Vider (rendre vide un contenant en enlevant ce qui était dedans).

Devider_un_seau_92Hé toi, ne dévide pas ce seau-là ici ! Fais-le plutôt sur une plante, pour qu’elle profite de l’eau.”

Je n’ai pas dévidé le drom depuis deux mois, mais ça n’a pas trop fait la gomme.”

L’eau était boueuse. On a eu à dévider les tanks et faire venir des bowsers.”
(Entendu en novembre 2012.)

Le cargo qui transporte 32 tonnes de riz [sic] faisait route vers la Côte d’Ivoire quand il a été stoppé de son trajet après une avarie de moteur. Les courants l’ont alors poussé sur les récifs du nord de l’île. Après les réparations nécessaires, le commandant s’est rendu compte que l’eau inondait la salle des machines. La Mauritius Port Authority (MPA) a alors décidé de dévider les 1 000 tonnes de fiouls se trouvant dans les cuves du bateau avant de le faire remorquer jusqu’à Port-Louis.”
(Le Matinal, 21 août 2011.)

Devanand Ramkhelawon a de l’émotion dans la voix lorsqu’il évoque le mardi 25 septembre. Un peu après 18h ce jour-là, alors que son ami Sunilduth Bungshee l’aide à ramasser les sacs poubelle, ce dernier entend un bruit provenant des ordures à quelques pas d’eux. Sunilduth Bungshee a alors la réaction suivante : « Devanand, mo krwar ena enn sat ou enn lisyin ki pe plore, » mais refuse de s’y aventurer. Devanand Ramkhelawon se dirige vers le petit carré en béton réservé aux ordures et dévide un à un les sacs poubelle. Stupeur… il découvre à l’intérieur de l’un des sacs un nouveau-né de sexe féminin ayant encore son cordon ombilical.”
(Week-End/Scope, 11 novembre 2005.)

Dans une cuve, les pulpes sont mélangées aux sucres et aux pectines de fruits. La cuisson prendra 2h à 2h30, « il faut noter que des contrôles sont effectués à différentes étapes. Le taux de sucre, d’acidité, de cuisson sont vérifié avec un facto mètre et un ph metre. Tous les paramètres doivent être atteint », explique Reaz Gunga. Une fois la pâte prête, c’est le travail d’un petit groupe de 4 femmes qui commence. À chacune sa fonction. L’une à l’aide d’un broc prend la pâte d’un sceau [sic] pour le disposer sur un plateau. Une autre égalise la pâte et enlève le surplus. Une troisième femme tient adroitement une plaque sur laquelle retombe l’excédent. La quatrième prend ensuite le plateau pour le disposer sur des étagères. Les mêmes gestes sont répétés jusqu’à ce que le sceau se dévide.”
(Week-End/Scope, 24 septembre 2008.)

Grand-Baie est l’illustre exemple d’une de nos plus belles plages métamorphosée en eye-sore et qu’aucun de nos lointains visiteurs qui auraient fait les 20,000 km ne voudrait voir.
Parallèlement, Trou-aux-Biches, qui a été sacrée la plus belle plage mondiale en 2011, se voit petit à petit mais sûrement dévider de son sable
.”
(Week-End, 23 janvier 2012.)

L’Ile Maurice c’est vraiment un plaisir pour certains. On nous dévide les poches, devient propriétaire des plages et on s’en fiche de notre vie.”
(L’Express.mu, commentaire d’article, 19 janvier 2012.)

Le leader du Parti Mauricien Social Démocrate, Xavier-Luc Duval annonce un budget responsable. Celui-ci sera présenté le 4 novembre prochain à l’Assemblée Nationale. « Ce n’est pas un budget électoraliste. Lorsqu’il sera présenté, vous serez alors convaincus que les législatives ne sont pas derrière la porte », a déclaré le vice-Premier ministre et ministre des Finances lors d’un congrès du PMSD, à Terre-Rouge, ce dimanche 23 octobre.
« Nous ne pouvons pas dévider la caisse, puis subir la famine trois mois plus tard », a-t-il ajouté
.”
(L’Express, 23 octobre 2011.)

Hans Nayna, 24 ans, a été appréhendé à sa descente d’avion le 24 mai dernier par les hommes de l’Anti Drug & Smuggling Unit (ADSU) avec 408 g de gandia, dont la valeur marchande est estimée à Rs 183 000. À sa descente d’avion, lors d’une fouille, les douaniers avaient remarqué que son sac à dos était anormalement gros après avoir été dévidé.”
(Le Mauricien, 3 septembre 2014.)

‘Bassin Cahin’ a aussi été dévidé de son eau dans le but de trouver des indices pouvant mener au meurtrier. Des indices ont été relevés.”
(Le Matinal, 27 février 2014.)

“Merci de vous assurer que votre "shopping bag" est bien dévidé afin d'éviter un contrôle de routine.” – Photo prise au Super U de Grand Baie – Copyright : Christopher.

Merci de vous assurer que votre « shopping bag »
est bien dévidé afin d’éviter un contrôle de routine
.”
– Photo prise au Super U de Grand Baie –
Copyright : Christopher.

Le Petit Robert (2006) parle du verbe dévider dans les termes suivants : « 1. Mettre en écheveau (le fil qui est sur le fuseau ou sur les bobines d’un métier à filer). » Il s’agit dans ce cas de dérouler le fil pour le replier sur lui-même d’une manière telle qu’il ne s’emmêle pas. D’une façon plus générale, il est là question de dérouler le fil enroulé sur une bobine (cf débobiner) ou un autre objet. Sur un bateau on peut aussi laisser filer une ligne, une corde préalablement lovée, et on parlera dans ce cas de “dévider un cordage”. La deuxième acception du dictionnaire a trait au fait de manipuler certains objets filiformes, notamment ceux liés à une pratique religieuse : « 2. Faire passer entre ses doigts. – Dévider son chapelet, son rosaire. »

Il n’est donc pas possible, selon les définitions du dictionnaire ci-dessus, de dévider un seau d’eau, la caisse d’une boutique, un réservoir ou un sac, qu’il soit “poubelle” ou pas, tel qu’on le voit dans les exemples et les citations figurant plus haut. Cet usage, celui qui consiste à se servir de “dévider” à la place de “vider”, constitue une particularité mauricienne. Cette façon de parler se retrouve chez les Bourbonnais aussi, régionalisme mentionné dans le Dictionnaire historique de la langue française (2010, page 2454) : « ▪ Le verbe s’emploie pour “vider” en français de la Réunion (dévider ses poches ; aussi au figuré, dévider son cœur). »

En français dévider est attesté depuis le XIe siècle au sens de « mettre en écheveau (le fil qui est sur le fuseau que l’on vide ainsi) » (DHLF), sens toujours en vigueur, ce qui a donné naissance à des termes tels que “dévidoir” (nom d’appareil de tissage, XIIIe s.), “dévidement” (action de mettre le fil en peloton, XVIIe s., fait de se dérouler, XIXe s.), “dévideur” (personne qui dévide le fil, XIXe s.) ou “dévidage” (action de dévider, XVIIIe s.). L’usage mauricien pour des choses qui n’ont rien à voir avec le fait de dérouler un objet filiforme est influencé par le créole, langue dans laquelle n’existe que le verbe dévider (dévid enn tank, enn drom, enn séo, enn karay, enn caisse camion, enn boite ; dévid so pos, so sac, so lakaz). Ce mot créole est l’équivalent exact du verbe français vider, auquel il ressemble tant qu’il s’est parfois substitué à lui en français “local”.

Dictionnaire historique de la langue française, p. 2454.

Dictionnaire historique de la langue française, p. 2454.

Maf

Maf.
Adjectif.

“Mou”, “spongieux”, en parlant d’un aliment qui, à cause de l’humidité ou d’une mauvaise cuisson, n’a pas la consistance croustillante attendue. “Ah l’horreur ! mon pain est maf net.”

“Flasque”, “sans énergie”, “mou”, en parlant de quelqu’un sans entrain et ayant en général une certaine corpulence (cf. “patate”). “Fouf, il est maf même ce boug-là !!

L’expression mauricienne est issue du mot malgache maf, mafy (“mou”, “gluant”, sens attestés aux XVIe et XVIIe siècles au sud et à l’est de Madagascar), mot qui, aujourd’hui, d’une façon paradoxale, signifie “dur” en malgache standard. En dialecte betsileo toutefois, mafe est utilisé pour parler d’aliments “mal cuits, devenus fades, aqueux”, ce qui rejoint le sens local. En outre, l’expression mauricienne a vraisemblablement été influencée par des mots français (parfois dialectaux) tels que mafflu, maflé, mafle, etc., lesquels contiennent l’idée de bouffissure ou de flaccidité.

Les Seychellois et les Réunionnais utilisent eux aussi le mot maf, dans des sens voisins, l’adjectif pouvant par ailleurs servir à parler d’un fruit ou d’un légume dont la maturité est passée et qui s’est ainsi ramolli. Le fait d’être maf est donc un problème qui ne touche pas que les Mauriciens. Une consolation.

Kozé # 4 – Décembre 2014.

Kozé # 4 – Décembre 2014.

Degré

Degré.
Nom masculin.

Diplôme universitaire ayant au moins le rang de “bachelor” (licence).

Curio: Diplomas

Chez Rushmore Business school par exemple, pour faire ‘le Master in Business Administration’, un HSC n’est pas suffisant car à défaut d’un degré et un minimum de trois ans d’expérience, le candidat doit posséder au moins un diplôme, qui est inférieur, et plusieurs années d’expérience.”
(5-Plus Dimanche, 8 juin 2003.)

Le gouvernement se penchera sur la publication d’un Employment Trends Survey qui servira à informer les jeunes diplômés sur leurs opportunités de carrière. Il mettra en place un Dual-Apprenticeship Scheme qui consistera à mélanger la pratique et la théorie en classe. Ce programme couvrira aussi les cours pour l’obtention du diplôme et du degré.”
(Le Mauricien, 9 novembre 2013.)

«Le council reconnaît uniquement les degrés qui sont reconnus dans le pays d’origine», explique Kiran Bhunjun. Les étudiants et diplômés de la JSS Academy ne seront pas reconnus comme ingénieurs tant que l’UGC ne confirmera pas la validité de leur diplôme.”
(L’Express, 17 février 2014.)

Admission à l’UTM ouverte pour ceux qui veulent faire un degré en Divinity
(Site du diocèse de Port-Louis, 23 mai 2013.)

La majorité ont été jugés sous-employés, leurs emplois exigeant moins d’un degré. Le secteur privé reste le plus grand pourvoyeur d’emplois pour les diplômés, qui ont de plus en plus de difficultés à trouver un poste dans une institution publique.”
(Le Mauricien, 20 avril 2012.)

La matière doit être enseignée par un enseignant de Physical Education possédant un degré/diplôme.”
(Le Défi, 31 mars 2012.)

À la fin de votre programme et quand l’ensemble de vos obligations financières sont remplies, votre certificat, diplôme ou degré vous sera accordé.”
(Site de l’Impact School of Christian Ministries.)

L’utilisation du mot “degré” à Maurice — alors même que le mot diplôme existe en français — est liée à la distinction qui existe en anglais entre un “degree” et un “diploma”.

En toute rigueur, le diploma devrait simplement être la feuille de papier, le document lui-même, attestant qu’une personne a suivi un cursus donné, qu’elle possède un certain nombre de connaissances et qu’elle a été reconnue apte à recevoir un titre délivré par un organisme de formation (université, école, institut, chambre consulaire, etc.). Tout comme le mot diplôme, diploma vient du grec diplôma, “feuille pliée en double”, lui-même issu de diplous, “double”. L’étymologie même du mot indique qu’il s’agit du document en tant que tel, c’est-à-dire du morceau de papier ou de parchemin sur lequel est inscrit quelque chose. Toutefois, au fil du temps, par métonymie un mot a été utilisé pour exprimer une notion voisine et l’attestation est devenue la chose elle-même : le diplôme n’est plus le document seul, mais ce qu’il atteste, c’est-à-dire le titre, le grade.

En français il n’existe qu’un seul mot pour le titre : diplôme, que celui-ci soit du brevet, du baccalauréat, de licence, de maîtrise, d’ingénieur, d’architecte, de médecin, d’expert-comptable, de vétérinaire ou de docteur en littérature française — voire de relaxologue. En allemand idem (ou presque) : Diplom. Mais en anglais contemporain il en existe plusieurs : certificate (cf. nos CPE, SC ou HSC), diploma ou degree, et ces mots, ainsi que la réalité qu’ils recouvrent, n’ont pas la même valeur.

Le moins prestigieux d’entre eux est le certificate (certificat). C’est celui qu’on a lorsqu’on a été à l’école ou qu’on a suivi un stage ou une formation technique. Le CPE (Certificate of Primary Education) est l’examen de la fin du primaire. La “senior”, année d’école équivalente à la seconde dans le système français (élèves âgés de 15 à 16 ans), donne lieu à la SC, ou “school certificate”. Deux ans après, les élèves du secondaire passent la HSC, ou “Higher School Certificate”, marquant la fin de leur études scolaires.

Le diploma, pour sa part, sanctionne une formation relativement courte , souvent assez technique, suivie par des gens qui ne sont plus à l’école. Elle n’a généralement pas lieu dans une université attitrée, et de ce fait ne se déroule pas dans un cadre académique. Il s’agit généralement de formations professionnalisantes, axées sur une activité bien précise, sur un métier particulier. Elles sont moins générales que les études universitaires et possèdent un prestige moindre.

Le degree, comme on l’a dit plus haut, est un diplôme octroyé par une université à l’issue d’études d’au moins trois ou quatre ans (bachelor). Dans la plupart des esprits, ce sont là les “vraies” études, les études académiques.

Tout ceci fait que quelqu’un ayant suivi des études universitaires débouchant sur l’obtention d’un degree pourra éprouver une certaine réticence à parler du diplôme qu’il possède en utilisant le mot “diplôme”, de peur que, dans la grande pagaille de la diplomatie mondiale, son interlocuteur pense qu’il n’a “qu’un diploma”. C’est ainsi que nous nous retrouvons à entendre des barbarismes du genre “j’ai fait un degré en psychologie” ou de ceux qui figurent en exemple au début de ce billet.

Toutes ces entorses à la langue ne sont-elles toutefois pas justifiées lorsqu’il s’agit de s’élever sur les degrés de l’échelle sociale ?

Diplome_hautes_etudes_martiennes

Zangarna

Zangarna.
Nom masculin.

Païen, mécréant. (Bon à rien.)

Ƶ

L’appellation chrétienne est encore plus gênante. Qui est chrétien, aux yeux de Dieu, et qui ne l’est pas ? Qui est plus aimé de Dieu du zangarna baptisé en bonne et due forme, avec parrain, marraine, dragées, brioches et robe blanche, ou les plus sincères des adorateurs de Ram, de Shiva, de Vishnu, qui connaissent autant les Evangiles que les Upanishads et le Mahabharata, des croyants clamant plusieurs fois par jour et de toute la force de leurs haut-parleurs la grandeur du Dieu Unique, le Dieu d’Ibrahim, de Yacoob et d’Issac, et qui se souhaitent : Salaam alaikhoum ! comme le Christ nous dit : «[La] Paix soit avec vous» ?
(Yvan Martial, La Vie catholique, 4 au 10 mai 2007.)

Mais gare aux zangarnas comme toi, Quincois ! Si tu as un grigri sur toi, jette le vite à la mer, dès que tu as aperçu une baleine ; sans ça, elle te poursuivra jusqu’à ce qu’elle ait coulé ton bateau !
ZANGARNA. – (Corruption de Jaggernaut): boudhiste, adepte des rites de Jaggernaut et, par extension, païen, non-chrétien – voire, mauvais chrétien
(Savinien Mérédac, Polyte (page 99), 1926.)

J’ajouterai, mieux les préparer pour mieux les contrôler. Pour soi-disant ne pas laisser les gens — perçus comme des zangarna — qui se séparent de leur confession sans spiritualité.”
zangarna : personne ou gens vivant sans foi religieuse
.”
(Christian Némorin, Une Île inachevée, 2008.)

ZANGARNA. Païen, homme sans religion, impie ; par extension, hérétique. ETYM : Jaggurnaut, ville de l’Inde […].”
(Robert Furlong et Vicram Ramharai, Panorama de la littérature mauricienne: la production créolophone. Des origines à l’indépendance, 2007.)

Wi, mo dakor; akoz bannla nou dan pens.
Bann sal Zangarna! Payen! Zanfan Satan!

(Dev Virahsawmy, Karay So (pou Gérard Sullivan), 9 long poem, 2006.)

Parski mo lapo maron,
Parski mo seve nwar-drwat,
Parski mo al sivala
To dir mo enn zangarna.
Parski nou pa koz parey,
Parski mo met langouti,
Parski mo manz farata
To dir mo enn bachara
.”
(Dev Virahsawmy, novembre 2007.)

When some Mauritians choose to call their Hindu neighbour Zangarna, they unconsciously pronounce the name Jugannath, the Lord of the Universe.
(Sookdeo Bissoondoyal, A Concise History of Mauritius, 1965.)

Anou ekout enn parol dan segon liv Martir Izrael (7,1-2.9-14)
[…]
9   Zis avan li rann so dernie soupir, deziem frer- la dir lerwa: «To enn zangarna, to pe tir nou lavi lor later azordi, me akoz nou fidel ar lalwa, lerwa liniver pou resisit nou, pou donn nou lavi eternel.»
(La Vie catholique, 05 au 11 novembre 2010.)

Ƶ

L’expression est relativement rare (elle ne figure d’ailleurs pas dans le Diksioner morisien de Carpooran), ce qui expliquerait sans doute pourquoi le sens qui s’y attache peut varier d’un locuteur à un autre. Pour une partie des gens, le terme zangarna est lié à la religion et s’utilise pour parler de celui qui ne croit pas en Dieu, ou dont la pratique religieuse laisse à désirer — autrement dit un mécréant (un mauvais croyant), un misbeliever, un apikoros. Pour une autre partie, un zangarna est “un bougre qui ne fait rien de sa vie”, un type qui se laisse aller et qui se moque de ce que la société peut penser de lui — autrement dit un traîne-savate, un jean-foutre, un bon-à-rien. Cette deuxième acception dérive certainement de la première. Le fait d’être un mécréant étant moralement condamnable, le terme possède une connotation suffisamment péjorative pour être employé en tant que terme de reproche dans d’autres contextes, d’où l’extension ou le changement de sens. On remarquera toutefois que dans le 8e et dernier exemple d’utilisation ci-dessus, le passage biblique en créole “to enn zangarna” provient du texte suivant (cité plus bas dans l’article de La Vie catholique) : “tu es un scélérat” — scélératesse se rattachant sans nul doute au fait d’être un bon-à-rien.

Baker & Hookoomsing, Dictionnaire du créole mauricien, page 341.

Baker & Hookoomsing, Dictionnaire du créole mauricien, page 341.

Selon MM. Baker et Hookoomsing, l’expression vient du nom d’une divinité hindoue dont le temple principal se trouve dans la ville de Puri en Orissa, sur la côte est de la péninsule indienne, au bord du golfe du Bengale. Dans cette ville est vénéré Jagannath, lequel est une manifestation de Krishna, donc de Vishnou. La statue du dieu, peinte en noir, est dotée de grands yeux, d’une grande bouche et de bras courts. Au cours de la grande fête annuelle qui a lieu au mois de juin ou juillet — le Ratha Yatra —, trois énormes chariots (ratha) sont construits pour abriter et transporter Jagannath, son frère et sa sœur. Cette fête a lieu dans une atmosphère de grand enthousiasme, de nombreux pélerins venant à Puri afin d’avoir la bénédiction de la vue du dieu (son darshan). La foule en liesse et la vénération prodiguée à la trinité composée de Jagannath, de Balarama et de Subhadra ont suffisamment frappé les Européens — surtout les plus puritains et les plus empreints de préjugés — pour que ceux-ci associent le culte de Jagannath à la plus condamnable des formes d’idolâtrie.

Procession de Jagannath à Puri.

Procession de Jagannath à Puri.

En 1806, un missionnaire écossais, Claudius Buchanan, a assisté au festival des chariots et en a donné un compte rendu empreint de critique. Ce “reportage” figure sous forme de journal dans ses Christian Researches in Asia, publiées en 1811, la condamnation morale du puritain clergyman Britannique envers ces rituels qu’il réprouve apparaissant à chacune de ses phrases ou presque :

I have seen Juggernaut. […] The idol called Juggernaut has been considered as the Moloch of the present age; and he is justly so named, for the sacrifices offered up to him by self-devotment, are not less criminal, perhaps not less numerous, than those recorded of the Moloch of Canaan.

The idol is a block of wood, having a frightful visage painted black, with a distended mouth of a bloody colour.

Le mépris des Anglais pour les croyances et les coutumes indiennes se sont exprimées — y compris par écrit — tout au long du XIXe siècle, et même au-delà (cf. les commentaires de Winston Churchill sur Gandhi en 1930 ou sur ce qu’il aurait qualifié de “beastly religion”). Il n’est donc pas particulièrement étonnant de voir que, impressionnés par des rites qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils désapprouvaient, les Européens aient utilisés les mots indiens attachés à ces cultes pour en faire des expressions connotées négativement, d’où “juggernaut” en Grande-Bretagne ou “zangarna” à Maurice.

Oxford English Dictionary (Shorter), third edition.

Oxford English Dictionary (Shorter), third edition.

Longtemps avant le peintre Xavier Le Juge (1939, 1952), François Chrestien a traduit des fables de La Fontaine en créole. C’est ainsi que dans ses Essais d’un bobre africain (1822 1ère édition, 1831 2e édition, 1869 3e édition), en traduisant Le Rat qui s’est retiré du monde, pour faire plus “couleur locale” il transforme l’exotique mot “derviche” en “prêtre zanguerna” :

Pretre_zanguerna--Francois_Chrestien--Les-Essais_d'un_bobre_africain_(1831)--page_146

À Maurice on trouve un certain nombre de patronymes dérivés du nom de Jagannath, le Seigneur de l’Univers. Au cours du XIXe siècle, probablement à l’arrivée des immigrants indiens à Port-Louis, ces noms, transcrits en alphabet latin, ont reçu des graphies diverses, comme on s’en rend compte aujourd’hui encore.

Extraits de l'annuaire téléphonique (2014).

Extraits de l’annuaire téléphonique (2014).

Il ne nous a pas semblé, cependant, que ces noms aient jamais été associés au mot mauricien zangarna, ni même au mot anglais juggernaut. S’il existe une parenté étymologique entre eux, cela ne s’est jamais concrétisé ni dans les esprits ni dans le langage. À tout seigneur, tout honneur.

Jagarnath Lane

Jagarnath Lane