Herbe Villebague

Herbe Villebague, villebague.
Nom féminin.

Bidens pilosa. Plante de la famille des Composées, d’une taille relativement petite (rarement plus d’un mètre de haut), poussant généralement sur les terrains en friche ou au bord des chemins, et dont les akènes (fruits) noirs, de forme allongée et munis de barbelures à une extrémité, ont la particularité de s’accrocher aux vêtements ou aux poils. D’origine américaine, la villebague est présente à Maurice depuis plus de 250 ans. Il s’agit d’une plante annuelle produisant des fleurs jaunes, lesquelles sont des capitules (fleurs sans pédoncules regroupées sur un réceptacle commun) dont le nombre peut atteindre 80. Sa durée de vie est de l’ordre de deux à trois mois.

Quand je vais courir, je passe parfois dans un champ que les planteurs semblent avoir abandonné. En ressortant de l’autre côté je suis en général couvert de graines d’herbe Villebague. Une fois rentré à la maison, ça prend un temps fou pour tout enlever.”

La mineuse de feuilles (Liriomyza spp.) qui s’attaque aux plantes maraîchères et ornementales.
Ce ravageur est très polyphage. A l’île Maurice, il a été répertorié sur plusieurs plantes hôtes cultivées telles la tomate, le poivron, le melon, l’oignon, la pomme de terre et le petit pois. L’insecte a été aussi observé sur des mauvaises herbes (herbe Villebague, liane poc-poc, lastron etc…) et des plantes ornementales (dahlia, gerbera, balsamine, zinnia etc…). La larve creuse des galeries dans les feuilles et y passe les trois stades larvaires de son cycle.
.”
(Forum Ile-Maurice.com, 29 août 2006.)

S’il y a une plante populaire mais méconnue pour ses vertus, c’est bien la ‘villebague’, affirme Yvette Chan. Plante sauvage, proliférant dans les champs de canne et dans les jardins, elle convient à ceux qui utilisent constamment leur voix dans le cadre professionnel, et apaise la toux.”
(Week-End, 24 juin 2007.)

Le nom local de la plante est issu d’un nom de lieu. Mais de quel lieu s’agit-il exactement est une question pouvant faire l’objet d’un débat. Est-ce le village — ou la sucrerie éponyme — de l’île Maurice, ou est-ce, de façon indirecte, le manoir breton ?

Une certaine logique voudrait que l’expression mauricienne “herbe Villebague” soit comprise comme étant l’herbe de la Villebague, village du Nord et lieu où a été construite l’une des deux premières sucreries de l’île au XVIIIe siècle (l’autre ayant été fondée au même moment, par les mêmes associés, à Ferney, au sud-est). Mais une autre logique non moins logique pourrait faire valoir qu’il s’agirait plutôt de l’herbe des messieurs de la Villebague, lesquels ont parfois été propriétaires du domaine auquel leur nom a été donné, nom qui lui-même leur est venu du manoir (ou malouinière) se trouvant en Bretagne, à Saint-Méloir-des-Ondes, près de Saint-Malo comme l’a précisé Leveto, grand spécialiste ès toponymie, sur le billet précédent, consacré à l’herbe galon.

Extrait du site internet de la commune de Saint Méloir des Ondes.

Dans son Histoire des domaines sucriers de l’île Maurice (1964-1979), à la page 71, Guy Rouillard précise ceci à propos du nom de la Villebague :

L’origine du nom de la Villebague prête souvent à confusion. Voici donc à cet effet quelques précisions :

La Villebague est un manoir de St. Méloir des Onde, Isle et Villaine, patrimoine de Mademoiselle Lidivine Servanne Tranchant, Madame de Labourdonnais, mère du gouverneur. Des partages successifs avaient divisé la terre et même la maison d’habitation entre plusieurs propriétaires. La part de Madame de Labourdonnais se réduisit à un logement ne comprenant que deux pièces, une au rez-de-chaussée et l’autre à l’étage, et à quelques champs.

Athanase Ribretière, un des fondateurs de la sucrerie à Pamplemousses, possédait une portion du domaine de St. Méloir, ce qui lui permettait de prendre le titre de Sieur de la Villebague. Son cousin, Jacques César Mahé, frère de François, en fit de même, mais ce fut Julien Nicolas Magon, frère d’un autre gouverneur, qui hérita du titre.

Ce dernier avait recueilli dans la succession paternelle des portions de cette petite terre de St. Méloir des Ondes, domaine morcellé entre les Ribretière, Mahé et Tranchaut.

La sucrerie de la Villebague (plus tard appelée Grande Rosalie) fut créée sous le gouvernement de Labourdonnais, le gouverneur ayant lui-même été partie prenante dans l’affaire. En 1743, une société fut formée entre trois personnes : Athanase Ribretière de la Villebague, François Mahé de Labourdonnais, cousin du précédent, et Jacques Latour, dit Languedoc. A cet effet ils reçurent des terres en concession, d’une superficie de 3750 arpents, dans la région se trouvant au pied des montagnes de La Nicolière.

L’entreprise ne démarra pas sous les meilleurs auspices, les pièces des machines devant servir à faire fonctionner la sucrerie ayant coulé avec le Saint-Géran près de l’île d’Ambre en août 1744 — ce qui a toutefois permis à Bernardin de Saint-Pierre de donner une fin déchirante à son romantique roman Paul et Virginie. Ce n’est qu’un an après ce célèbre naufrage que le sucre fut fabriqué pour la première fois à la Villebague. Un sucre qui, sous l’administration de l’ancien gouverneur René Magon à partir de 1759, finit par devenir “d’un beau grain, transparent et sec, ne coûtant que cinq sous la livre, en quantité suffisante pour la consommation des deux îles et pour les besoins des navires en relâche.” Rouillard poursuit alors en précisant que “dès lors ce fut un engouement général, beaucoup de gens abandonnèrent toute autre culture pour ne se consacrer qu’à la canne à sucre.”

La Villebague en 1966 (Histoire des domaines sucriers de l'île Maurice).

L'entrée du château de Villebague, peu entretenue, en février 2012.

Il existe un certain nombre de personnes liées à l’histoire de Maurice à avoir porté le nom de Villebague. Tout d’abord il y eut Athanase Ribretière de la Villebague, mentionné ci-dessus, co-fondateur des deux premières sucreries du pays ; mais aussi le frère cadet de Mahé de Labourdonnais, Jacques César Mahé de la Villebague, mort en détention en mer, entre l’Inde et la France, en juillet 1749 suite à la disgrâce ayant frappé son aîné. Il y eut ensuite celui qui fut gouverneur des îles de France et de Bourbon de mai 1755 à janvier 1759, René Magon de la Villebague, malouin de naissance lui aussi. En novembre 1759, il acquit l’habitation et la sucrerie de la Villebague et la fit fructifier. Ce qu’en disent Addison & Hazareesingh (p. 18) :

It was a pity that Magon was not given an opportunity to follow his real interests. He was one of the earliest rulers, along with Labourdonnais, who believed that the island’s best hope of a successful economy lay in the cultivation of sugar cane. He purchased the sugar plantation at Villebague, the first of any size on the island, built himself a new house on the estate and retired there after he had been relieved of his governoship.

Il y eut au moins une quatrième personne à avoir porté le nom de Villebague à l’Isle de France : René Marie Julien Magon de la Villebague, filleul du gouverneur, né lui aussi à Saint-Malo, en 1759, et mort à Rivière du Rempart en 1802 après avoir été militaire, planteur et homme politique, ayant siégé de nombreuses années à l’Assemblée coloniale de l’île. La famille Magon comptait de nombreux membres à l’Isle de France et, si l’on en croit l’annuaire de 2010, il existe aujourd’hui 23 personnes abonnées au téléphone à porter ce nom-là, sans que celui-ci ne soit toutefois accompagné de l’extension “de la Villebague”.

Il n’est pas impossible que la plante qui nous intéresse ici ait été nommée en référence à l’un de quatre personnages mentionnés plus haut, à l’instar de la punaise dite “Maupin”, encore que l’origine toponymique soit la plus probable, comme le laisse entendre le Dictionnaire étymologique des créoles français de l’océan Indien citant Baker & Hookoomsing.

A Maurice, selon Guého et Rouillard, l’herbe Villebague passe pour soigner les diarrhées et la dysentrie (en faisant infuser ses capitules) ou les vomissements (même préparation que précédemment). Ou de calmer la toux, comme on a pu le voir dans l’extrait de presse ci-dessus. Sous d’autres cieux, on lui prête des vertus médicinales lorsqu’il s’agit de soigner toute une palette d’infections — jusqu’aux maladies vénériennes —, ou de “rafraîchir” ou de “revigorer le sang”, et même d’avoir des propriétés anticancéreuses. En Afrique sub-saharienne, il lui arrive d’entrer dans l’alimentation humaine, surtout lorsque les denrées alimentaires viennent à manquer.

On retrouve la plante dans nombre de régions tropicales du monde, de l’Amérique à l’Océanie et de l’Asie à l’Afrique, la capacité de ses graines à s’accrocher à ce qui passe à leur portée y étant certainement pour quelque chose.

9 réponses à “Herbe Villebague

  1. It also has a huge number of English-language common names: Black Jack, broomstick, broom stuff, cobbler’s pegs, devil’s needles, Spanish needle, farmer’s friends, pitchforks, sticky beaks. Wikipedia prefers Spanish needle.

  2. A.k.a Satellite or ‘bullet plant’ because they stick on u. That was a nice game a lepok kan pa ti ena internet…

  3. ■ En ce qui concerne l’origine exacte du nom de la plante, je n’ai rien à ajouter à ce que vous avez déjà dit. Seul un examen minutieux des archives de l’époque – et je pense plus à des correspondances privées qu’à des documents officiels – pourrait nous faire choisir entre un nom de plante en rapport avec le nom des Villebague martiens ou avec le toponyme malouin.( En tout cas, j’ai noté votre nom sur mes tablettes: si un jour j’ai besoin d’un associé pour mes recherches, je sais où m’adresser!)
    Ceci dit le nom Villebague n’est pas tombé du ciel comme ça quand on a construit la malouinière. Il y avait bien sûr à cet endroit là un hameau qui s’appelait déjà ainsi depuis les Grandes Invasions. « Ville », issu du latin villa a d’abord servi a désigner les domaines ruraux après le IVè siècle; jusqu’au XIè siècle ce mot signifie donc tout simplement « domaine »; ce n’est que peu à peu qu’il prend le sens de « village » et finalement le sens moderne que nous lui connaissons. À l’époque qui nous intéresse, il n’y avait là qu’un domaine agricole appartenant à un envahisseur ( ben oui! Une Grande Invasion suppose au moins un envahisseur …). Il portait le nom – prédestiné ? – de Bago qui, en langue germanique, signifie « dispute, combat ».
    ■ L’herbe Villebague, d’origine amazonienne, est connue au Brésil sous le nom d’ amor-seco (dois-je traduire ?) ou de picao-preto ( le picao est le nom de la smille, ce marteau à deux pointes du carrier, mais, issu du verbe picar, il peut désigner, comme le suffixe -ao peut le laisser parfois entendre, tout ce qui pique de manière grossière ou désagréable; preto signifie « noir »). Cette herbe, connue de longue date pour ses propriétés médicinales – utilisée notamment par les Amérindiens pour ses vertus calmantes des toux et extinctions de voix ainsi que pour ses propriétés calmantes des douleurs articulaires— fait partie du codex phytothérapeutique au Brésil dans toutes sortes d’indications et est officiellement autorisée dans le traitement d’appoint du diabète ( sa consommation rendrait l’organisme plus réceptif à l’insuline et donc permettrait d’en diminuer les doses quotidiennes). Le ministère de la Santé brésilien semble plus ouvert que le nôtre aux remèdes naturels…

  4. Siganus Sutor

    John, English-speaking people seem to love adding the adjective Spanish to plants originating from America. (Cf. Jesús’s comment on the previous post.)

     
    Ashvin, ou ti laguerre ar sa ? Nou nou ti servi l’herbe galon…:mrgreen:

     
    Leveto, amor-seco, l’amour sec ? En effet, ces akènes-là ne comportent pas beaucoup de jus… Ils me font d’ailleurs penser aux graines des œillets d’Inde.

    utilisée notamment par les Amérindiens pour ses vertus calmantes des toux et extinctions de voix : voilà ce qui rejoint magnifiquement ce que disait Mme Chan dans l’article de Week-End (“elle convient à ceux qui utilisent constamment leur voix dans le cadre professionnel, et apaise la toux”).

  5. >Siganus Sutor
    “English-speaking people seem to love adding the adjective Spanish to plants originating from America”
    …sauf pour le « French disease » : -)

  6. Siganus Sutor

    Jesús, je suppose que vous voulez parler du mal de Naples, n’est-ce pas ? Si jamais vous connaissiez (pas au sens biblique) une personne qui en souffrait, vous pourriez éventuellement lui recommander des infusions d’herbe villebague — alias “amour sec” (dixit Leveto).

  7. >Siganus Sutor
    Oui, je crois que c’est le mal qui a eu le nombre le plus grand de gentilés.

  8. Jesús, vous les connaissez tous ? (J’imagine que quelque érudit a bien dû écrire quelque chose à ce sujet.) Il est étonnant, finalement, que le sida ait échappé à cette façon de nommer les maladies en relation avec un lieu, ou plutôt en relation — si je puis dire — avec une population censée transmettre le mal en question au reste du monde.

  9. >Siganus Sutor
    Non, je ne connais pas tous mais, par exemple, ici on peut lire à ce sujet ce que j’ai viens de trouver:
    http://es.wikipedia.org/wiki/S%C3%ADfilis#Otros_nombres_dados_a_la_s.C3.ADfilis
    Toujours, le coupable a été le « voisin ».
    Quant au sida, vous vous souviendriez de la stigmatisation, au commencement, des homosexuels, après des Africains, même les reliant avec les singes (zoophilie)…

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