Archives mensuelles : juin 2014

Causer

Causer
Verbe intransitif.

En français de Maurice, le mot causer est en général utilisé en tant qu’équivalent exact du verbe parler, tant pour ce qui est du sens que du registre. En français “standard”, le verbe causer est surtout employé, dans un registre familier ou populaire, ou avec une connotation plus ou moins négative, pour évoquer une conversation sans importance, ou une conversation au cours de laquelle on parle de façon plutôt défavorable d’une personne ou d’une chose (dans certains parlers du nord de la France causer = gronder, blâmer). En français standard contemporain causer serait ainsi un synonyme de s’entretenir familièrement, bavarder, papoter — autrement dit cause-causer en dialecte mauricien —, ainsi que de jaser, jacasser, cancaner, voire médire. “Se faire causer”, c’est aussi “se faire engueuler” (discussion très vive).

« Je (ne) le connais pas. Je (ne) lui ai jamais causé ! »
« Quand tu auras fini de causer avec madame, tu pourras peut-être t’occuper de nous ? »
« La dictature c’est “ferme ta gueule” et la démocratie c’est “cause toujours”. » (Coluche.)
« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire. » (Paroles du perroquet Laverdure dans Zazie dans le métro, roman de Raymond Queneau.)
« Fais gaffe, des fois il y en a qui causent… »
Dans ces exemples franco-français, causer n’est pas un équivalent neutre de parler. Ici l’expression appartient à un registre familier ou relève d’une volonté de faire de l’ironie. Son usage suggère que le locuteur s’exprime d’une façon familière ou populaire, ou qu’il se moque ou confère au mot une connotation péjorative.

À Maurice, causer est employé de façon sensiblement plus neutre. On ne passera pas nécessairement pour une personne manquant d’éducation ou pour quelqu’un cherchant à faire de l’esprit ou des sous-entendus si on dit que la veille on a « causé de la conjoncture économique avec un directeur de banque ». Ce causer-là n’est pas nécessairement perçu comme ressortissant au “small talk” ou aux cancans, pas plus qu’il ne constituerait une façon insidieuse de sous-entendre qu’on est à tu et à toi avec la personne en question. Les Mauriciens peuvent causer de façon parfaitement neutre de choses tout à fait sérieuses et dans une perspective positive. Le leader de l’opposition peut par exemple « causer d’alliance électorale » avec le leader du parti au pouvoir sans que cela suggère que leur conversation a manqué de sérieux ou de solennité. Pour parler spécifiquement d’une conversation informelle, on utilisera plutôt le verbe cause-causer, expression dont un équivalent serait blaguer (converser, parler de façon légère).

Caricature de Deven T parue dans Le Mauricien du 27 juin 2014.

Caricature de Deven T
parue dans Le Mauricien du 27 juin 2014.

En créole, parler est d’un usage restreint, causer (ou kozé) étant le verbe normalement utilisé quand il s’agit de mentionner une conversation. De la manière la plus neutre qui soit, « je lui ai parlé » est « monn koz ar li ». Toutefois, bien que de façon peu fréquente, parlé peut être utilisé en créole avec une connotation similaire à celle du verbe causer en français standard : quand une personne « inn parlé », cela peut signifier qu’elle a parlé d’une autre personne avec malignité ou indiscrétion, qu’elle a répété des propos qu’elle aurait peut-être dû taire, peut-être même qu’elle a rapporté (cafter en argot français).

Kozé en créole est en général un verbe, mais il peut aussi être un nom : enn bon kozé (des paroles pleines de bon sens), enn kozé barok (une façon bizarre de s’exprimer, comme celle des dallons seychellois par exemple), enn kozé foutan (des propos sarcastiques, impertinents ou insolents), etc. Le mot, neutre comme on l’a vu plus haut, peut faire partie de locutions diverses, connotées positivement ou négativement : koz nimport = parler à tort et à travers, dire n’importe quoi ; linn gaign enn kozé kouyon = il s’est fait rabrouer ; koz kontrer = parler de manière insidieuse pour blesser quelqu’un ; koz manti = mentir ; koz gra = parler de façon vulgaire ; enn bon kozé = des paroles sensées, intelligentes ; mari kozé sa ! = voilà qui est très bien dit !

Depuis un certain nombre d’années kozé est aussi utilisé en créole pour accueillir une personne, surtout chez les jeunes. Kozé mo noir ! peut servir à saluer une personne que l’on connaît bien et qu’on vient de rencontrer, peu importe d’ailleurs la teinte que peut avoir son épiderme. En ce sens il s’agit d’un équivalent de « comment ça va ? », « quoi de neuf ? », ou du très mauricien « quelles nouvelles ?! », ce qui peut aussi se traduire en « ki manière » ou « ki news », voire en « kaisé ba ». Une version un peu plus moderne, un peu plus jeune, de la formule de bienvenue est kozé frère ! ou kozé bhai ! (bhai = frère). Au fil du temps, le mot kozé a été employé seul, comme interjection, pour saluer une connaissance : Kozé ! Cette formule se décline en différentes versions dont la longueur du -é final peut servir à indiquer à la fois le degré d’intimité avec la personne rencontrée, le temps écoulé depuis la dernière rencontre et le plaisir qu’on éprouve en la revoyant. Si on n’a pas vu un bon copain depuis longtemps et qu’on est très heureux de le revoir, cela peut aboutir dans les faits, avec une voix qui monte à la fin, à un kozééééé !!

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