Mettre l’emphase

Mettre l’emphase (sur quelque chose).
Locution verbale.

Mettre l’accent (sur quelque chose), attirer l’attention (sur quelque chose), insister, souligner.

put_the_emphasis— Il faudrait peut-être qu’ils les tuent à un rythme industriel pour te convaincre ? Qu’ils réquisitionnent la gare de Drancy et les envoient par wagons entiers à l’incinération ?
Comme toujours, Marine employait le sarcasme pour mettre l’emphase sur ses propos. Dorian se dit qu’à défaut de magistrat, elle aurait sûrement fait une excellente avocate. Il s’abstint toutefois de toute répartie cinglante, sachant ce qu’il encourrait dans le cas contraire.

(Ashvin Krishna Dwarka, Le Neuvième Passage (2014), page 293.)

Il [le ministre de l'éducation] a aussi mis l’emphase sur la récente initiative du gouvernement d’attribuer un financement intégral dans le cadre d’un nouveau système de bourses pour aider les étudiants dont le revenu familial ne dépasse pas Rs 12 000 par mois, et dont les parents font face à de sérieuses difficultés pour permettre à leurs enfants de poursuivre des études supérieures.”
(Le Mauricien, 6 septembre 2013.)

Imperial Gardens fait aussi la part belle aux espaces verts. Ceux-ci représentent 63 % de la superficie du site. «A travers ce projet nous avons voulu mettre l’emphase sur le projet Maurice Ile Durable», déclare Shanawaz Jaulim, le directeur de City View Development Co Ltd. D’où les grands espace verts, la récupération et le recyclage de l’eau et l’utilisation de l’énergie solaire pour des espaces en commun.”
(L’Express, 28 novembre 2012.)

« J’avais déjà l’ébauche de mon livre, Stanley’s Noble Deeds, qui évoque l’histoire d’un homme qui décède du sida et qui se voit couronné au paradis pour ses actions, comme son titre l’indique.
J’avais conçu l’écriture comme un scenario de film et je crois que ce style, de même que le sujet, ont séduit les éditeurs », raconte Ajay Ramphul. Après l’envoi, ce dernier, à la demande des éditeurs, développe le sujet et met l’emphase sur les dialogues
.”
(Le Défi, 20 janvier 2014.)

With_an_accentPaul Bérenger a, lui aussi, participé à ce rassemblement au No. 5. Il a repris ses thèmes de campagne habituels, mettant l’emphase sur l’ordre public, le combat contre la drogue et le redressement de l’économie.”
(L’Express, 30 avril 2010.)

Après Bar Chacha vendredi, l’alliance MMM/MSM était à La Tour Koenig hier soir. Lors de son intervention sir Anerood Jugnauth (SAJ) a mis l’emphase sur l’importance de ces élections pour le pays. Il s’est dit confiant que la population est suffisamment intelligente pour le réaliser. Paul Bérenger s’est dit fier de l’équipe présentée par le Remake 2000.”
(Le Militant, 20 novembre 2012.)

David Leong-Lone, pour sa part, le lauréat côté garçon du Rodrigues College, songe à devenir ingénieur informaticien. Il dit avoir été bien encadré par ses parents, tous deux enseignants. Avec conviction, les deux boursiers affirment qu’ils reviendront pour mettre leurs compétences au service du pays. Rodrigues, disent-ils, manque de cadres dans certains domaines. «L’autonomie a été enclenchée mais n’a pas encore pris son envol. Il faut mettre l’emphase sur l’éducation et la formation», dit le jeune homme.”
(L’Express, 10 février 2004.)

La SBM met l’emphase sur l’intégration sociale
(Communiqué de la State Bank of Mauritius, avril 2010.)

Jules a mis l’emphase sur le fait que la JOC est un mouvement qui aide à transformer la vie des jeunes, à donner un sens à leur existence.”
(La Vie catholique, mai 2011.)

Cette tournure est due à l’influence de l’anglais. Il s’agit d’un calque de l’expression “to put the emphasis (on something)”. En anglais, emphasis n’est pas un équivalent exact d’emphase. Emphasis a le sens d’insistance, de force, d’accentuation. To emphasize, c’est souligner, insister sur, faire ressortir, mettre en exergue, etc. En français, l’emphase est une exagération dans la façon de s’exprimer. C’est être pompeux, grandiloquent, exagérément solennel. Parler avec emphase, c’est parler avec affectation, dans un style ampoulé — un style qui peut justement être qualifié d’emphatique. C’est le contraire de parler simplement, de façon naturelle.

Il est toutefois possible de noter qu’en créole “met lanfaz (lor kiksoz)” n’est pas nécessairement sujet à caution. Comme il ne s’agit pas d’un “français abâtardi” mais d’une langue indépendante — quand bien même elle tire l’essentiel de son vocabulaire du français —, elle n’est en rien obligée de suivre à la lettre les locutions et tournures du français. Qui plus est, “met laksan (lor kiksoz)” ne signifierait pas grand-chose en créole et une telle expression n’aurait que peu de chances d’être comprise dans le sens de “mettre l’accent (sur quelque chose)”.

Rougail

Rougail (rougaille)
Nom masculin (parfois féminin).

Type de plat cuisiné dont un des ingrédients essentiels est la pomme d’amour (tomate), ce qui lui donne sa couleur rouge caractéristique.

Aujourd’hui on a eu un rougail de poisson salé avec des lentilles, des brèdes et un chatini de coco.”

L’expression mauricienne rougail — qui existe depuis les années 1820 au moins — vient du tamoul, le mot urukay signifiant “pickled vegetables”, “fruit vert confit” dans cette langue dravidienne.

On pourra relever à juste titre que notre rougail n’est pas constitué de fruits verts ou de légumes au vinaigre. Disons qu’il ne l’est plus. En revanche, chez nos plus proches voisins et néanmoins amis le rougail peut à la fois être identique au nôtre (un plat cuisiné servi chaud) et être un condiment que pour notre part nous appelons “chatini”. Les Bourbonnais, qui ont souvent raison, peuvent ainsi manger un “rougail tomate”, ce qui aurait un fort relent de pléonasme à Maurice.

Dès lors devrait-on voter une loi à l’Assemblée pour que les Mauriciens utilisent rougail à la place de chatini ? Si cela devait être, il faudrait alors compter double la voix des députés d’origine tamoule, “best losers” ou pas.

Kozé #1 – juin 2014

Kozé #1 – juin 2014

 

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Mise à jour du 21 août 2014

Rougail saucisse.

Rougail saucisse(s).

Les analyses effectuées suite à l’incident de l’école de Bambous, jeudi, montrent que les enfants ont été contaminés par les oeufs du rougail d’oeufs consommé pendant la récré. Et des parents avaient déjà rapporté ce même service traiteur pour avoir servi des dholl puri avariés aux enfants le mardi précédent.”
(L’Express, 10 février 2013.)

Au fil des années, chaque communauté a puisé dans la cuisine des autres en réadaptant selon ses goûts, ce qui a donné la cuisine mauricienne. La cuisine créole, par exemple est un mélange d’ingrédients et de saveurs variés. L’incontournable rougail est accompagné d’achards ou de dholls et de riz, d’origine indienne.”
(Site du gouvernement de Maurice.)

Dans la soirée, le dîner se doit de rester simple. Varuna mise fréquemment sur les «ti puris» qu’elle accompagne de légumes, «koftas», «paneer» ou d’un rougail de petits pois.”
(Le Défi, 25 février 2014.)

Mais l’accent sera mis sur les spécialités culinaires de Maurice telles que le curry, le rougail et d’autres mets qui font la fierté de l’île. Plusieurs épices figureront également parmi les produits exposés à Dijon.”
(L’Express, 2 novembre 2011.)

Il n’est pas encore 18 heures. Renika en profite pour cueillir quelques ‘brèdes mouroum’, sans être en contradiction avec une superstition qui interdit toute récolte après 18 heures. Au menu ce soir : « Des brèdes mouroum, des lentilles et un rougaille.”
(Le Défi, 26 mai 2013.)

Elle poursuit : «Mon père aime les choses simples. Sa maison est très simple. Il ne vit pas dans la modernité. Pour lui, la modernité n’est pas importante.» Quid de la nourriture ?
«Il apprécie aussi les plats simples. Il adore le T-bone et les plats mauriciens. Son dada : la purée et de la rougaille de saucisses. Il aime aussi les fruits. Pour lui, il est essentiel de prendre un jus de fruits frais tous les matins. Son fruit préféré, c’est la prune», dit-elle. Selon Joanna, Paul Bérenger n’a que deux amours : la politique et sa famille
.”
(Le Défi, 21 avril 2013.)

Elle prépare tous les jours une série de fritures ainsi que la fameuse rougaille de corned beef et de luncheon meat qui va devenir sa marque de fabrique. En plus, Mme Willy est jolie et bavarde volontiers avec ses clients – et même en français avec les notables qui viennent prendre un verre l’après-midi.”
(Week-End, 6 octobre 2013.)

En parlant de rougaille, il existe bien d’autres coquillages qui s’y prêtent à merveille. Le zéro ou bourse d’argent, le konokono, le manguak ou encore la large dame sont un régal en rougaille, ajouté à de la viande salée. Certains d’entre eux sont cependant relativement difficiles à trouver, nécessitant d’aller à marée basse sur les récifs.”
(Scope, 8 novembre 2013.)

Il faut, avant tout, brûler le nid et ensuite enlever les larves de leurs alvéoles. Les larves de guêpes sont cuites en fricassée ou en rougaille. Il y a même, à Maurice, une croyance qui dit que les larves de guêpes rendent agressifs et coléreux.”
(Le Défi, 31 mars 2013.)

Les pèlerins pourront ainsi se désaltérer avec des litres de jus et consommer la nourriture qu’ils vont préparer. Comme chaque année, le groupe de bénévoles préparera des faratas accompagnés de curry de gros pois et de pommes de terre, une rougaille de pommes d’amour, un chatini de coco et un koutia de mangue.”
(Scope, 7 mars 2013.)

Rougail de poisson salé (avec du giraumon, du chatini de coco, des brèdes et des achards de palmiste).

Rougail de poisson salé (avec du giraumon, du chatini de coco,
des brèdes et des achards de palmiste).

Même

Même.
Adverbe.

Toujours, encore.

Still sleeping...

Still sleeping?

Ce matin j’entendais quelqu’un qui, revenant transpirant d’un jogging matinal, s’enquerrait de ses enfants, lesquels paraissaient (ou paressaient) toujours au lit : “Ça dort même ?

Ah ! Une alarme s’est soudainement mise à sonner : même employé de la sorte, souvent à la fin d’une phrase, pour signifier “toujours” ou “encore”, cela ne constituait-il pas un mauricianisme ? Un Français bien standard sous tous rapports n’aurait-il pas plutôt dit “ça dort toujours” ou “ça dort encore” ? Aurait-il jamais usé de l’adverbe même de cette façon-là ?

À Maurice et à l’oral on pourra entendre des gens tenir ce genre de propos :

J’ai beau lui dire d’arrêter de taper sur la table, il continue même !

Alors, d’après toi cette utilisation du mot “même” constitue un mauricianisme ?
Hmmm, je réfléchis même là…

C’est bien ces souliers-là. Ça dure même.”

Elle a mis un tricot, mais elle a froid même.”

J’en ai marre. Je lui ai expliqué dix fois, il ne comprend pas même !

Ce chien-là, il est resté petit même.”

Tu me dis si je dois m’arrêter.
Roule même.

“Il continue même” veut dire qu’il continue toujours de taper, bien qu’on lui ait demandé d’arrêter, et l’utilisation de l’expression sous-entend là une dose d’exaspération. “Je réfléchis même là…” signifie qu’en ce moment, à cet instant, là, je suis encore en train de réfléchir. “Ça dure même” montre que les chaussures (des Clarks) durent longtemps, encore et encore. “Elle a froid même” : elle a toujours froid, en dépit du vêtement supplémentaire. “Il ne comprend pas même” : il ne comprend toujours pas, malgré les nombreuses explications. “Il est resté petit même”, il est toujours resté petit — encore que “petit même”, ici, puisse aussi vouloir dire qu’il est resté vraiment petit, tout petit, le mot “même” pouvant aussi avoir cette nuance. “Roule même” : roule encore, continue de rouler.

Il est possible que cette tournure ait été influencée par le créole, langue dans laquelle il arrive au mot mem d’être utilisé de la sorte (même si dans l’extrait du dictionnaire de MM. Baker & Hookoomsing figurant plus bas la chose ne paraisse pas mentionnée noir sur blanc). Les phrases “inn esplik li 10 kout, li pa konpran mem” ou “zot apé dormi mem” sont des formes tout à fait standard. Mais il n’est pas impossible que le créole ait lui-même adopté un usage français, soit une façon de parler régionale (i.e. non-standard), soit une tournure aujourd’hui tombée en désuétude dans la partie centrale de la francophonie. Une enquête plus approfondie serait nécessaire pour en savoir davantage, et j’espère qu’après quelques mois de recherches ou d’appels à contribution infructueux, on ne finisse pas par s’entendre dire avec un brin d’impatience : “Alors ? on attend même la réponse…

Amies blogueuses, copains blagueurs, votre contribution éventuelle est la bienvenue, ici-même.

Baker & Hookoomsing, Dictionnaire du créole mauricien, page 224.

Baker & Hookoomsing, Dictionnaire du créole mauricien, page 224.

Circuler

Circuler
Verbe transitif.

En parlant d’un document : envoyer à un certain nombre de destinataires, remettre à plusieurs personnes, faire passer, diffuser.

Circulez_lentement_3D’accord, Alwy, ça n’a pas été pris en compte, mais j’avais quand même circulé ce mail-là à tout le monde il y a deux mois !

La MBC avait refusé de donner une copie d’une “lettre considérée “hautement diffamatoire” (qu’aurait exhibée Rehana Ameer) en avançant que si elle le faisait elle ne ferait que circuler la lettre incriminée.”
(Le Matinal, 17 novembre 2010.)

Rajesh Bhagwan a circulé à cette occasion une publication retraçant les réalisations de son ministère pour cette année.”
(L’Express, 29 décembre 2001.)

Xavier-Luc Duval a dû, ainsi, venir à la rescousse de son collègue et a conseillé au ministre de dire qu’il allait circuler les réponses.”
(Le Matinal, 26 octobre 2011.)

A l’époque, le 10 décembre 2009, le Dr. James Burty David avait circulé un ‘draft Local Government Bill’ au niveau du gouvernement. C’est presque la même chose que le ministre est en train de présenter aujourd’hui; presque la même chose à quelques différences près.”
(Débats parlementaires à l’Assemblée nationale (Hansard, pdf), page 107, scéance du 7 décembre 2011.)

Collins (6th edition), p. 311.

Collins (6th edition), p. 311.

Légalisation de l’avortement : Cehl Meeah circulera une pétition auprès de ses électeurs
(L’Express, 26 mai 2012.)

MedPoint : Bérenger circule un nouveau rapport compromettant pour le gouvernement
(L’Express, 15 février 2011.)

Selon le communiqué de la MBC, le conseil d’administration ‘a pris connaissance du rapport du comité disciplinaire qui venait de se réunir pour entendre Mme Rehana Bibi Ameer […] au sujet de deux charges portées contre elle : (a) la première concernait la circulation d’une lettre anonyme hautement diffamatoire contre certains employés de la MBC et (b) la deuxième avait trait à une déclaration diffamatoire faite par Mme Rehana Ameer contre le directeur général de la MBC dans la presse.’
(Week-End, 5 décembre 2010.)

Monsieur Giraud évoque la circulation d’une lettre anonyme impliquant certaines personnes dans des cas "allégués d’abus sexuels".”
(Week-End, 2 janvier 2012.)

"Circuler" – Week-End du dimanche 6 juillet 2014, page 8.

"Circuler" – Week-End du dimanche 6 juillet 2014, page 8.

L’expression, utilisée de cette façon transitive et directe, existe en anglais :
v.t.
5. to cause to pass from place to place, person to person, etc.; disseminate; distribute: to circulate a report.
Random House Kernerman Webster’s College Dictionary, © 2010 K Dictionaries Ltd. Copyright 2005, 1997, 1991 by Random House, Inc.
(Thefreedictionary.com)

Il est légitimement supputable, tout comme il faut être deux pour boire du thé, que nous avons là affaire à un emprunt direct à cet idiome germanique. Comment ! un anglicisme de plus ?! — Circulez, il n’y a rien à voir…

Causer

Causer
Verbe intransitif.

En français de Maurice, le mot causer est en général utilisé en tant qu’équivalent exact du verbe parler, tant pour ce qui est du sens que du registre. En français “standard”, le verbe causer est surtout employé, dans un registre familier ou populaire, ou avec une connotation plus ou moins négative, pour évoquer une conversation sans importance, ou une conversation au cours de laquelle on parle de façon plutôt défavorable d’une personne ou d’une chose (dans certains parlers du nord de la France causer = gronder, blâmer). En français standard contemporain causer serait ainsi un synonyme de s’entretenir familièrement, bavarder, papoter — autrement dit cause-causer en dialecte mauricien —, ainsi que de jaser, jacasser, cancaner, voire médire. “Se faire causer”, c’est aussi “se faire engueuler” (discussion très vive).

« Je (ne) le connais pas. Je (ne) lui ai jamais causé ! »
« Quand tu auras fini de causer avec madame, tu pourras peut-être t’occuper de nous ? »
« La dictature c’est “ferme ta gueule” et la démocratie c’est “cause toujours”. » (Coluche.)
« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire. » (Paroles du perroquet Laverdure dans Zazie dans le métro, roman de Raymond Queneau.)
« Fais gaffe, des fois il y en a qui causent… »
Dans ces exemples franco-français, causer n’est pas un équivalent neutre de parler. Ici l’expression appartient à un registre familier ou relève d’une volonté de faire de l’ironie. Son usage suggère que le locuteur s’exprime d’une façon familière ou populaire, ou qu’il se moque ou confère au mot une connotation péjorative.

À Maurice, causer est employé de façon sensiblement plus neutre. On ne passera pas nécessairement pour une personne manquant d’éducation ou pour quelqu’un cherchant à faire de l’esprit ou des sous-entendus si on dit que la veille on a « causé de la conjoncture économique avec un directeur de banque ». Ce causer-là n’est pas nécessairement perçu comme ressortissant au “small talk” ou aux cancans, pas plus qu’il ne constituerait une façon insidieuse de sous-entendre qu’on est à tu et à toi avec la personne en question. Les Mauriciens peuvent causer de façon parfaitement neutre de choses tout à fait sérieuses et dans une perspective positive. Le leader de l’opposition peut par exemple « causer d’alliance électorale » avec le leader du parti au pouvoir sans que cela suggère que leur conversation a manqué de sérieux ou de solennité. Pour parler spécifiquement d’une conversation informelle, on utilisera plutôt le verbe cause-causer, expression dont un équivalent serait blaguer (converser, parler de façon légère).

Caricature de Deven T parue dans Le Mauricien du 27 juin 2014.

Caricature de Deven T
parue dans Le Mauricien du 27 juin 2014.

En créole, parler est d’un usage restreint, causer (ou kozé) étant le verbe normalement utilisé quand il s’agit de mentionner une conversation. De la manière la plus neutre qui soit, « je lui ai parlé » est « monn koz ar li ». Toutefois, bien que de façon peu fréquente, parlé peut être utilisé en créole avec une connotation similaire à celle du verbe causer en français standard : quand une personne « inn parlé », cela peut signifier qu’elle a parlé d’une autre personne avec malignité ou indiscrétion, qu’elle a répété des propos qu’elle aurait peut-être dû taire, peut-être même qu’elle a rapporté (cafter en argot français).

Kozé en créole est en général un verbe, mais il peut aussi être un nom : enn bon kozé (des paroles pleines de bon sens), enn kozé barok (une façon bizarre de s’exprimer, comme celle des dallons seychellois par exemple), enn kozé foutan (des propos sarcastiques, impertinents ou insolents), etc. Le mot, neutre comme on l’a vu plus haut, peut faire partie de locutions diverses, connotées positivement ou négativement : koz nimport = parler à tort et à travers, dire n’importe quoi ; linn gaign enn kozé kouyon = il s’est fait rabrouer ; koz kontrer = parler de manière insidieuse pour blesser quelqu’un ; koz manti = mentir ; koz gra = parler de façon vulgaire ; enn bon kozé = des paroles sensées, intelligentes ; mari kozé sa ! = voilà qui est très bien dit !

Depuis un certain nombre d’années kozé est aussi utilisé en créole pour accueillir une personne, surtout chez les jeunes. Kozé mo noir ! peut servir à saluer une personne que l’on connaît bien et qu’on vient de rencontrer, peu importe d’ailleurs la teinte que peut avoir son épiderme. En ce sens il s’agit d’un équivalent de « comment ça va ? », « quoi de neuf ? », ou du très mauricien « quelles nouvelles ?! », ce qui peut aussi se traduire en « ki manière » ou « ki news », voire en « kaisé ba ». Une version un peu plus moderne, un peu plus jeune, de la formule de bienvenue est kozé frère ! ou kozé bhai ! (bhai = frère). Au fil du temps, le mot kozé a été employé seul, comme interjection, pour saluer une connaissance : Kozé ! Cette formule se décline en différentes versions dont la longueur du -é final peut servir à indiquer à la fois le degré d’intimité avec la personne rencontrée, le temps écoulé depuis la dernière rencontre et le plaisir qu’on éprouve en la revoyant. Si on n’a pas vu un bon copain depuis longtemps et qu’on est très heureux de le revoir, cela peut aboutir dans les faits, avec une voix qui monte à la fin, à un kozééééé !!

Alarme

Alarme.
Nom féminin.

Réveil, réveil-matin.

Alarme_(reveil-matin)_46La semaine dernière je suis arrivé mari en retard au meeting que j’avais de bonne heure avec le ministre. La veille au soir j’avais oublié de mettre mon alarme et je me suis réveillé avec trois-quarts d’heure de retard. Je ne te raconte pas à quelle vitesse je me suis baigné et habillé ! J’ai galopé dans les rues de Port-Louis et je suis arrivé à son bureau échevelé et transpirant. Heureusement qu’il a le sens de l’humour et a ironisé sur ‘lipié maille dans draps’…

Votre alarme ne doit pas être à portée de main. Posez-la à distance, cela vous forcera à sortir de votre lit pour l’éteindre.”
(L’Express, 26 octobre 2008.)

Ne sautez pas du lit après avoir éteint la sonnerie stridente de votre alarme. Accordez-vous du temps pour démarrer votre journée en douceur.”
(Week-End, 7 octobre 2013.)

Une fois encore, on doit à l’influence de l’anglais cet usage d’un mot différant de celui utilisé en français standard. En anglais, “réveil-matin (ou “réveil”) se dit “alarm clock”, et c’est à cause de cette expression-là que des Mauriciens parlent d’“alarme” lorsqu’il s’agit de ce petit appareil qui, en sonnant, vous fait maudire son existence quand vous dormez encore du sommeil du juste.

L’alarme en question peut aussi être la sonnerie elle-même, et en ce sens cette acception pourrait se rapprocher davantage, encore que de façon bien imparfaite, de ce qu’on trouve en bon français. Le Petit Robert (2006) parle de “dispositif de surveillance d’un local, d’un véhicule”, le TLF pour sa part ne mentionnant que le “signal pour appeler aux armes, pour annoncer l’approche de l’ennemi, et par extension pour avertir de tout danger matériel ou moral, réel ou supposé”. En français, l’alarme — un signal, un appel — est toujours liée à un danger, à une menace (à l’arme !), connotation qu’elle n’a pas systématiquement en anglais. “To set the alarm”, dans le cas qui nous concerne, c’est simplement “mettre le réveil” (Reverso.net) — bien que le réveil ainsi causé, qui sera de ce fait brutal, puisse être vu comme dangereux.

Traduction selon le site Reverso.net

Traduction selon le site Reverso.net

Les services éducatifs irlandais (qu’est-ce que les services éducatifs irlandais ont à voir avec le schmilblick, ou avec Mars, ou encore avec la choucroute ou le vindaye, me demanderez-vous — eh bien c’est comme ça, j’ai envie de parler des services éducatifs irlandais), Mettre_le_reveil--Newb.ie les services éducatifs irlandais, donc, ont publié une brochure destinée à sensibiliser les parents quant à l’importance de donner une bonne éducation à leurs enfants, brochure dans laquelle ils conseillent de “set the alarm clock in good time so that you can get your child to school on time”. Les services éducatifs irlandais, qui sont des services étonnants, ont publié cette brochure en 17 langues autres que l’anglais, de l’albanais au yoruba, et même en gaélique. Dans la version française, il est question de “mettre le réveil suffisamment tôt afin que votre enfant arrive à l’école en temps voulu”. Gageons que s’il y avait eu une version mauricienne, pondue par quelques-uns de nos vaillants fonctionnaires à nous, on aurait lu quelque chose comme “n’oubliez pas de mettre l’alarme suffisamment de bonne heure pour que votre enfant ne fasse pas un retard”.

Comme on l’a vu plus haut, nous avons ici un cas flagrant (patent) d’anglicisme. C’est sans doute mal. Le mal, si mal il y a, est toutefois bénin et — pour employer une expression chérie des journalistes martiens — il n’y aurait pas vraiment de quoi tirer la sonnette d’alarme.

 

 

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(Merci à C., qui est d’origine française, d’avoir évoqué les questions d’incompréhension mutuelle avec son mari, un Mauricien, à propos de leurs problèmes d’alarme.)

Lait condensé

Lait condensé.
Locution nominale masculine.

Lait concentré.

Nestle_condensed_milk_696Certains font des toffees avec de la crème de lait. Moi j’utilise du lait condensé.”

Malai Peda
Ingrédients
2 tasses de lait en poudre
1 boite de lait condensé
100g de beurre sans sel

(L’Express, 31 octobre 2013.)

Saviez-vous que le lait condensé peut contenir de l’huile de palme ? C’est ce que révèle une lecture minutieuse des labels du lait condensé et du lait évaporé. En effet, l’huile de palme est utilisée pour remplacer la graisse animale.”
(Le Défi, 4 avril 2012.)

Avec la farine et le lait condensé, préparer une pâte. Bien pétrir tout en ajoutant le mantègue.
(Site Orange.mu)

La locution “lait condensé”, utilisée quasi exclusivement en lieu et place de “lait concentré”, est due à l’influence de l’anglais, langue dans laquelle ce produit calorique et collant est appelé “condensed milk”. Est-ce déplorable ? Sans doute, mais si en parlant cuisine vous voulez que votre interlocuteur prête bien attention à ce que vous lui dites, évitez d’employer l’expression exotique “lait concentré”, car vous risqueriez alors de le déconcentrer.

Condensed_milk--Lait_concentre_sucre_Nestle

 

 

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Mise à jour du 18 mai 2014.

À la lumière des commentaires ci-dessous, il semblerait que l’expression “lait évaporé” puisse être elle aussi considérée comme un mauricianisme, du fait de la différence dans la fréquence d’utilisation entre le français tel qu’il est parlé à Maurice et le français dit “standard” qu’on entend en France. (Tout en gardant à l’esprit que dans la bouche des Mauriciens il est sans doute plus souvent question de “lait condensé” que de “lait évaporé”.) Si la compréhension, par un Français parlant un français standard, de l’expression “lait condensé” ne devrait en principe pas causer de difficultés, il est fort possible qu’il n’en aille pas de même pour ce qui est de l’expression “lait évaporé”, traduction littérale de l’anglais “evaporated milk”.

Carnation_(lait_evapore)_339

Les Québécois — qui ont presque toujours un mot à dire lorsqu’il s’agit d’emprunter ou de rejeter des expressions issues de l’anglais — déconseillent l’usage de l’expression “lait évaporé”, tout comme ils critiquent l’usage de “lait condensé”. Le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française (OQLF, instance gouvernementale) déconseille ainsi l’utilisation de ces deux locutions en français. Mais ce qui est plus étonnant, si l’on se réfère à la fiche consacrée à l’expression “evaporated milk”, c’est qu’il semble aussi critiquer l’usage de cette expression-là en anglais, lui préférant “concentrated milk” :

Lait_evapore--Evaporated_milk--OQLF_(1987)

Allons, messieurs de l’OQLF, point trop n’en faut. Contentez-vous de garder vos québécoises brebis égarées dans des anglicismes de bas-étage et laissez les autres bêler comme bon leur semble.

 
Carnation_evaporated_milk_(lait_evapore)--Nestle