Pierres ponces martiennes

Sur la partie au vent de Maurice, principalement le long de la côte Est, il est possible de trouver des “roches” (i.e. des pierres) venues de très loin. Elles n’ont pas été apportées là par un Petit Poucet ayant fortement dévié du chemin de sa maison, ni par un géologue aux poches trouées, mais par la mer. Car il existe des pierres flottantes, les pierres ponces.

Il s’agit de morceaux de laves soumises à une décompression et à un refroidissement soudains. La décompression brutale, suite à une éruption violente, fait que les gaz dissous dans la lave passent à l’état gazeux. (Le même phénomène se produit dans une boisson gazeuse dont le contenu, sous pression, est rapidement décomprimé suite à l’ouverture du bouchon). Si la lave dans laquelle apparaissent les bulles de gaz subit un refroidissement rapide, ces dernières vont se retrouver prisonnières de la lave ainsi solidifiée. Le dégazage suivi d’un refroidissement soudain peut être tel que la masse volumique apparente de la lave solidifiée soit inférieure à 1 t/m³. Autrement dit, la pierre ainsi produite est moins dense que l’eau — d’où sa capacité à flotter.

Il est généralement accepté que les pierres ponces que l’on peut ramasser sur les côtes mauriciennes proviennent de l’éruption du Krakatoa, dans le détroit de la Sonde, en 1883. Il a en effet été rapporté que des quantités considérables de pierres ponces flottaient sur l’océan au moment de l’éruption cataclysmique qui aurait fait 40 000 morts et produit le bruit le plus fort jamais entendu à l’époque historique. Un bruit si fort qu’il fut entendu à Rodrigues, île située pourtant à 4 800 km du volcan. (Les Rodriguais ont alors cru qu’un navire avait tiré un coup de canon.)

Les pierres ponces flottaient en telle quantité sur la mer que des bateaux navigant dans les parages de l’Indonésie avaient paraît-il du mal à avancer si la brise n’était pas assez forte. Le numéro de septembre 1884 de la revue The Atlantic Monthly en parlait de la sorte : “A vessel which passed through Gaspar Strait as late as the 23d of November reported that at places in the Java Sea the floating pumice was so thick that headway was almost impossible with light breezes.”

C’est ainsi que, pris dans le courant sud-équatorial allant de l’est vers l’ouest, nombre de ces pierres ponces ont dérivé jusqu’à l’île Maurice, se retrouvant par la suite enfouies dans les dunes littorales. Plus de cent ans après l’éruption on les retrouve encore, par exemple lorsqu’on construit des hôtels au bord des plages de sable corallien. Traditionnellement les Mauriciens (ou plutôt les Mauriciennes) s’en servent pour se nettoyer la peau, ou pour la poncer* là où tendent à se former des cals, comme par exemple sur le pourtour de la plante des pieds de ceux et de celles qui ne mettent guère de chaussures fermées.

 

* Il est à noter que le verbe poncer (décaper, polir) vient du nom ponce, lui-même issu du latin classique pumex, pumicis, pierre ponce. Idem pour le substantif poncif, thème ou expression littéraire ou artistique dénués d’originalité (banalité, cliché, lieu commun).

 

 

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Mise à jour du samedi 27 août 2011.

Moisson d’un dimanche après-midi, sur une plage du Sud-Est (moins les deux plus grosses, offertes à une dame) :

Les pierres ponces se ramassaient presque à la pelle — peut-être à cause de la grosse houle qu’il y a eu au début du mois d’août, ce qui a brassé le sable.

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15 réponses à “Pierres ponces martiennes

  1. Pontius Pilatus ( Ponce Pilate ) n’a rien à envier à la pierre mais doit tout au javelot.

  2. Siganus Sutor

    Arcadius, je ne sais pas ce qu’il a fait ce Ponce Pilate, s’il a gagné la médaille d’or au lancer du javelot aux Jeux des Îles ou quoi — je m’en lave un peu les mains à vrai dire—, mais ce que je sais c’est qu’il y a un certain nombre d’années de cela, alors que j’étais sur un chantier sur la côte Est (un des ces hôtels qui ont poussé comme des champignons du côté de Belle Mare), un des responsables de l’entreprise m’a avoué qu’il allait se construire une grotte chez lui avec toutes les pierres ponces trouvées dans le sable lors des fouilles. Je n’ai pas vu le résultat fini, mais cela a certainement dû être un sacré monument à la piété des hommes.

  3. Siganus Sutor

    Euh… il se cache où, le javelot, au fait ?

  4. Siganus Sutor

    Ce soir sous la douche je me suis frotté le pied gauche avec une pierre ponce. Je ne sais pas pourquoi, mais l’épiderme du pied gauche tend à se fendre toujours à la même place, à l’extérieur du talon. A croire que le sort prend un malin plaisir à s’acharner là. Je me suis donc employé à poncer un peu cette partie-là, pour affiner la peau. Ça a l’air de marcher. C’est ainsi que ce soir j’ai eu une pensée reconnaissante pour ce Krakatoa qui a dû être maudit par une quantité de gens.

    (C’était une séquence de “La vie des bêtes”.)

  5. Il y a longtemps de cela (pa konné), suite à une balade quelque part dans l’île, on avait ramené des cailloux magiques. Quand on les plongeait dans l’eau, au bout de quelques secondes, on entendait un « pak », et le caillou était scindé en deux ou plusieurs morceaux. J’ai appris plus tard que ces cailloux devaient contenir des traces de carbure de calcium. Cette pierre génère de l’acétylène au contact de l’eau. Ainsi le gaz libéré à l’intérieur des cailloux y exerce une pression et finit par les faire éclater. En chimie cette pierre était doublement magique, d’abord par sa formule (si on se rappelle que les valences du calcium et du carbone sont 2 et 4 respectivement), et aussi par le fait que le feu obtenu en brûlant le gaz produit était attisé par l’ajout d’eau (alors que jusque-là les pompiers utilisaient de l’eau pour éteindre les feux). Le prof nous avait doublement épatés ce jour-là.

    J’aimerais bien savoir où on avait trouvé ces cailloux; si quelqu’un a une idée …

  6. Possiblement à Macondé : si ma mémoire ne me joue pas de tour, nous avions fait l’expérience de mettre des fragments de roches dans un verre d’eau suite à une sortie scolaire effectuée dans le Sud, et lorsque ces fragments un peu marron était submergés on entendait une sorte de faible crépitement.

  7. OK merci, c’était un des balades possibles. À ce propos (possible), je m’étais fait reprendre ici sur « possiblement » qui serait un mauricianisme. Ma collègue à qui je viens de demander si elle utilisait ce mot a tout de suite fait la grimace. Un autre collègue ne l’utilise pas mais l’a entendu, possiblement assez souvent. Certains dicos en ligne en donne une définition. Mais le dictionnaire de l’Académie (heureusement ils en sont à la lettre Q) contient bien « possible » mais pas « possiblement » (pas possible de mettre un lien, il faut cliquer soi-même « Le dictionnaire sans … »/ »Menu Pricipal »/ »Lancer une recherche »).

  8. Siganus Sutor

    Dépisté, le Martien ?

    Le TLF a pourtant quelque chose pour “possiblement”, avec l’indication “rare” cependant :

    Possiblement, adverbe, rare. D’une façon possible.
    (…)
    b) [Corresp. à supra I B] Synon. éventuellement, peut-être, vraisemblablement.
    (…)
    Elle ajouta, comme si elle l’eût interrogé: −C’est à vous qu’ils en ont, je pense? Le gars baissa la tête, une seconde, mais la releva d’une secousse. Il prononça, d’une voix neutre et traînarde: −Possiblement… (Genevoix, Raboliot, 1925, p.219).

    Je ne me suis jamais posé la question de savoir si oui ou non possiblement constituait un mauricianisme. Hmm, il va peut-être falloir initier* une enquête.

     

    * “Initier” dans le sens de “débuter”, “commencer”, “lancer”, “entammer”, “démarrer”, etc. ne semble pas très académique si l’on en croit le TLF, et pourtant, n’est-il pas assez souvent utilisé dans ce sens ? A mon avis il faut se méfier des dictionnaires, y compris ceux qui sont en ligne (et prétendent se trouver sur Mars).

  9. Siganus Sutor

    Il est généralement accepté que les pierres ponces que l’on peut ramasser sur les côtes mauriciennes proviennent de l’éruption du Krakatoa, dans le détroit de la Sonde, en 1883.

    Il me revient en tête qu’au cours des années 80 (du XXe siècle) j’avais ramassé une pierre ponce d’assez belle taille — disons 10 à 12 cm de diamètre — sur la côte au vent de l’île d’Ambre. Ladite pierre ponce était à l’air libre, simplement posée entre deux rochers. Il me semble peu probable qu’elle ait pu rester là pendant un siècle entier. Peut-être y a-t-il finalement d’autres sources pour les pierres ponces arrivant jusqu’à la côte mauricienne.

  10. Comme je ne fais pas absolument confiance aux moteurs de recherche, je suis allé vérifier sur le site du Journal Officiel; il faut choisir les documents administratifs, puis l’année 2009 et choisir le document no. 15. Dans le PDF, on ne trouve pas « possiblement », ils l’ont bien viré. Mais on continue à le trouver dans les dicos.
    J’ai entendu Alain Rey dans une interview parler du dernier Petit Robert, dont il était le directeur de la production. Il disait qu’on pouvait ajouter des mots dans un dictionnaire usuel quand il n’en existait pas d’équivalents, mais qu’en général, on ne supprimait pas les anciens mots, car ils pouvaient s’avérer utiles pour comprendre des documents anciens qui contiendraient ces mots. Ceci explique peut-être cela. Je n’ai pas trouvé un extrait de cet entretien mais d’un autre entretien où il parle des maurcianismes, enfin, pas directement …

  11. zerbinette

    C’est Pilate qui doit tout au javelot : de « pilatus », « titulaire d’un javelot d’honneur », d’un pilum).

    Et il n’est plus question de « pierre ponce » mais de pierre pilate…

    Pilate était son surnom (qu’il pouvait tenir d’un ancêtre), Pontius (de la Gens Pontia dont Caius Pontius, qui fit passer les Romains sous les Fourches Caudines) était son nom, on ne connait pas son prénom.

  12. Siganus Sutor

    Un javelot “d’honneur” ? C’était une sorte de Légion d’honneur de l’Empire ?

    Vous évoquez Alain Rey, Zyppo. Dans son Petit Robert :

    POSSIBLEMENT adv. — 1337 ; de possible, repris au XXe sous l’influence de l’anglais possibly ♦ Régional (Québec ; peu usité en France) D’une manière possible. Les personnes possiblement intéressées par cette offre. => éventuellement. Des dégâts possiblement terribles. => peut-être.

    M. Rey aurait possiblement dû ajouter l’île Maurice à côté du Québec.

  13. Siganus Sutor

    On peut remarquer sur la partie inférieure de la photo ajoutée ce soir sur le billet deux graines grises. Il s’agit de graines de cadoque (voir la liste), lesquelles ont manifestement dérivé en mer avant de s’échouer sur une plage fréquentée par des cabris.

    Quant à la “pierre” verdâtre visible dans le coin supérieur gauche de la photo, on se demande s’il s’agit bien d’un élément minéral, tant il est mou. Peut-être s’agit-il d’une éponge calcifiée ?

  14. « Possiblement » peu usité en France ? Un peu moins cette semaine.
    D’abord, dans le 13h15 de ce 18 septembre, Cécile Duflot, secrétaire nationale d’Europe Écologie les Verts, dit que son groupe est évidemment intéressé par ce qui se passe chez des gens qui sont possiblement des partenaires (à 25:43).
    Ensuite Pascale Clark dans son émission d’aujourd’hui mentionne l’existence d’une liste de noms possiblement bénéficiaires de rétrocommission (à 1:52).

  15. Gro Zippo, le français de France s’anglicise tellement rapidement (sous l’influence de traductions plus ou moins littérales de l’anglo-américain, surtout dans la presse) qu’il est difficile de déterminer jusqu’à quel point un calque de l’anglais est usité ou non. Le temps qu’on imprime une nouvelle édition d’un dictionnaire, les renseignements qu’il contient ont pu évoluer.

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