Archives quotidiennes : 20 février 2011

Le verbe “bangoler”

Le verbe bangoler est un verbe entouré d’un certain mystère. Le dictionnaire créole-anglais de Ledikasyon Pu Travayer en donne la définition suivante (consultable sur le site du parti Lalit) :

bangol (v)
Variations: bangole
1. to be always on the move
2. to go from one woman to another (of man)
3. to be spendthrift

Ces définitions se retrouvent quasiment inchangées dans le dictionnaire créole-anglais-français de MM. Baker et Hookoomsing, lesquels donnent ces trois sens dans le même ordre :

1. Vagabonder, vaguer.
2. Changer de femme fréquemment.
3. Être dépensier.

Dans leur dictionnaire, ces auteurs ont inclus l’étymologie (ou des étymologies possibles) pour chacune de leurs entrées — sauf quand aucune explication ne peut être avancée pour expliquer l’origine d’un mot, comme cela semble être le cas pour bangoler (cf. le double point d’interrogation final dans l’extrait ci-dessus).

Ayant effectué un petit sondage auprès d’un certain nombre de personnes, il ressort que pour une majorité d’entre elles, parmi celles qui avaient déjà entendu parler de ce mot-là, le verbe bangoler est lié à l’argent, selon la définition n° 3 ci-dessus. Bangoler, c’est dépenser sans compter, c’est éclater son fric (ou celui des autres), c’est jeter l’argent par les fenêtres. Certains argüent que ce n’est pas tant dépenser beaucoup que dilapider des ressources financières (on peut être dépensier tout en ayant les moyens de l’être, c’est-à-dire sans nécessairement se ruiner), mais quoi qu’il en soit cela reste assez proche de la définition donnée par les deux dictionnaires mentionnés plus haut.

Pour d’autres personnes, bangoler ressortit plutôt à la définition n° 1 : bangoler c’est marcher sans but, c’est traînailler, c’est bouge-bouger sans vraiment savoir où aller, et cela peut prendre un sens plus ou moins figuré pour parler d’une personne qui n’a pas donné une bonne direction à sa vie, d’une personne qui erre (au sens figuré toujours), autrement dit de quelqu’un qui n’est pas encore bien “sur les rails”.

Aucune des personnes interrogées n’avait entendu parler de la définition n° 2, définition selon laquelle celui en train de bangoler serait un émule de Casanova.

Les résultats de ce sondage rejoignent assez bien ce qu’il est possible de trouver, sous forme écrite, sur internet, le mot se rapportant généralement à des questions d’argent :

Week-End, 10 avril 2010 : « Fustigeant la politique économique du gouvernement, Keechong Lee Kwong Wing a soutenu qu’en dépit des propos flatteurs de “miracle économique”, la vie de la majorité des Mauriciens a empiré puisque les salaires n’ont pratiquement pas augmenté […]. “Ek sa cash Air Mauritius ki zot finn bangoler, ti kapav construire 30 à 35 000 lakaz NHDC ek construire au moins 10 batiman kuma batiman Air Mauritius dan Port-Louis. Zot zot pe roul bel bel loto, pe fer politik petits copains, pe akaparer, pe dilapider, tandis ki ou ki pe saryer sa fardo la”, a-t-il martelé. »

Sunday Vani, page non datée : « Pé donne travailleurs seulement Rs 135 compensation par mois. En même temps, zotte pé continuer bangole l’argent public. »

Le Mauricien, 8 mai 2009 : « “Ena tret bann viktim de Sale By Levy de voler. Ti dimounn kouma dir pa gayn drwa ena problem avek zot bato, zot legim ou bien zot tomb malad. Petet ki ena osi ki finn bangole”, a laissé entendre Harish Boodhoo. »

Ailleurs, on semble retrouver le sens de “marche-marcher”, “errer”, “tourner-virer” :

L’Express, commentaire d’article, 14 février 2010 : « C’est vrai que ses actions dérangent nos fonctionnaires rétrogrades. Nos syndicalistes qui passaient leur temps à bangoler dans la cité voient en lui une gêne, voila le pourquoi de leur levée de bouclier, et pauvre Navin to vine rentre dans zotte sega. »

Au niveau de la prononciation, certaines personnes (a priori une minorité) prononcent la première syllabe du mot “baing” — “baingoler” — tout comme dans la chanson “Bang Bang” reprise par Nancy Sinatra.

 
Toutefois — et c’est là que la chose devient particulièrement intéressante —, il existe un quatrième sens pour le mot bangoler, un sens qui semble avoir un ancrage très marqué pour ce qui est de la coloration ethnique des locuteurs. Parmi les personnes interrogées, un certain nombre connaissaient, à des degrés divers, le verbe bangoler sans que celui-ci ne réponde à une des trois définitions données plus haut. Pour cette “section de la population”, pour ceux qui seraient traditionnellement vus comme les plus francophones des Mauriciens, autrement dit pour les plus clairs de nos compatriotes (mais pas nécessairement pour le plus clair de nos compatriotes), et parmi ceux d’entre eux qui connaissent le verbe bangoler, celui-ci signifie “être lâche”, “être mal serré”, “être loose”. Selon les exemples donnés, une porte peut bangoler, ce qui signifie qu’elle a du jeu, que ses couplets sont mal serrés, qu’elle va peut-être tomber d’ici peu si rien n’est fait pour la resserrer. Selon cette définition particulière, c’est toujours un objet qui bangole, jamais quelqu’un comme dans les définitions précédentes. Le ventilateur bangole si ses pales font du bruit tout en paraissant lâches, toute pièce mécanique mal fixée est susceptible de bangoler, de même que tout objet qui demande à être fixé à un autre ou à un support et qui ne l’est pas fait de façon complète et satisfaisante.

Une telle dichotomie peut s’expliquer par le fait qu’il s’agit là d’un mot relativement peu fréquent et que des sens parallèles peuvent se développer presque indépendamment les uns des autres sans que les différents locuteurs en soient conscients.

Ѫ

Et vous qui passez par ici et qui l’avez déjà entendu, une fois ou plusieurs fois, que signifie pour vous le mot bangoler ?

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