Darwin à Maurice

De 1831 à 1836 le jeune Charles Darwin s’est trouvé à bord du HMS Beagle pour un voyage autour du monde. Parti de Devonport le 27 décembre 1831 — il y a de cela 179 ans aujourd’hui même —, le Beagle a passé plusieurs années à explorer la partie sud de l’Amérique du Sud avant de traverser l’océan Pacifique, en visitant les Galapagos bien sûr, mais aussi Tahiti, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, et de traverser l’océan Indien en faisant relâche aux îles Cocos Keeling et à Maurice. Darwin a raconté cette importante expédition — une expédition qui allait finalement avoir une importance cruciale pour la vision que l’homme aurait de lui-même — dans un livre publié pour la première fois en 1839 : The Voyage Of The Beagle, traduit en français en 1875 sous le titre de Voyage d’un naturaliste autour du monde.

Maurice est épisodiquement évoqué en plusieurs points du récit, dans le but de faire des comparaisons avec ce que Darwin observe ailleurs. La narration du court séjour que le naturaliste anglais a fait dans l’île (du 29 avril au 9 mai 1836) n’occupe que trois pages du dernier chapitre. On y apprend qu’il s’est promené à dos d’éléphant du Réduit jusqu’à Rivière Noire, le pachyderme servant de moyen de transport appartenant à un capitaine Lloyd qui était alors inspecteur général des ponts et chaussées. Ce qui surprend le plus Darwin est le fait que l’éléphant ne fasse aucun bruit quand il marche.

Il chante les louanges de Maurice (“le paysage est harmonieux au plus haut degré”), dont certains côtés, dit-il, lui rappellent l’Angleterre : “Des cottages nombreux, des petites maisons blanches, les unes enterrées au fond des plus profondes vallées, d’autres perchées sur la crête des plus hautes collines, donnent au paysage un caractère essentiellement anglais.

En lisant ce livre, le lecteur se retrouve à penser que Darwin était quelqu’un d’éminemment patriote, croyant fermement en la supériorité de l’Angleterre. A propos de Maurice : “Depuis que l’Angleterre en a pris possession, l’exportation de sucre a augmenté, dit-on, dans la proportion de 1 à 75. Une des grandes raisons de cette prospérité est l’excellent état des routes. Dans l’île Bourbon, qui est toute voisine, et qui appartient à la France, les routes sont encore dans le même état misérable qu’elles l’étaient ici lors de notre prise de possession. Bien que cette prospérité ait dû considérablement profiter aux résidents français, je dois dire que le gouvernement anglais est loin d’être populaire.” Il ne fait aucun doute que nos voisins bourbonnais ont apprécié, apprécient et apprécieront à leur juste valeur les commentaires du grand savant.

Trois chapitres plus tôt, Darwin se trouve en Nouvelle-Zélande, une terre de “sauvages” (pages 450 et 453 – pages 448 & 451 here), et tient les propos suivants à la page 455 : “J’ai vu au moulin un Nouveau-Zélandais tout blanc de farine comme son confrère le meunier anglais. Cette scène m’a rempli d’admiration. Or cette admiration ne provient pas tant de ce que je crois revoir l’Angleterre — et cependant, au moment où la nuit tombe, les bruits domestiques qui frappent mes oreilles, les champs de blé qui m’entourent rendent l’illusion complète, et j’aurais pu me croire de retour dans ma patrie — elle ne provient pas tant du légitime orgueil que me cause la vue des progrès obtenus par mes compatriotes, que de l’espoir que ce spectacle m’inspire pour l’avenir de cette belle île.”

A divers passages, tout au long du récit, on remarque la haute opinion qu’a Darwin de l’Angleterre et de son peuple civilisé et civilisateur. Même sur une île quasi-déserte et désertique (mais anglaise) comme Ascencion : “M. Lesson a fait remarquer avec beaucoup de justesse que la nation anglaise seule a pu penser à faire de l’Ascencion un endroit producteur ; tout autre peuple en aurait tout simplement fait une forteresse au milieu de l’Océan.” (Page 524.) Sans doute tout cela est-il très XIXe siècle, et sans doute Darwin ne pouvait-il faire autrement que d’être de son temps, mais il n’en reste pas moins étonnant, aujourd’hui, de le trouver dans la bouche d’un homme aussi éclairé, chez celui qu’on ne peut s’empêcher de voir de nos jours comme un humaniste universel, lequel ne peut s’empêcher de parler de “l’étrange religion” des hindous qu’il a rencontrés à Maurice.

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5 réponses à “Darwin à Maurice

  1. Darwin was a man of his time, indeed in many ways (notably his lack of racism) well ahead of it, but it would be too much to expect him to transcend colonialism, as opposed to its obvious and glaring abuses like slavery (which he denounced in this very book). If he did not believe whites superior to blacks, he definitely did believe the civilized superior to the savage, and expected the former to increasingly dominate the world at the expense of the latter.

    In addition, when traveling around the world it’s excusable to be homesick, and homesickness can easily mix with or become patriotism.

  2. LOrraine Lagesse née Desmarais

    absolument intéressant comme article aujourd hui cher Siganus…Il y également un petit doc fait par la SHIM lors d une promenade causerie au Mont Thabor ou a séjourné Darwin…
    Allez sur Google et voyez la descendance de Darwin et ses liens de parenté avec la famille Barlow…Il y aurait une «  »tare » » génétique dit on dans cette famille…

  3. > John

    Yes, Darwin was very much against slavery, which is very much to his credit. In this book he says he is relieved to leave Brazil for good since he cannot stand staying in this land of slavery anymore. (“On the 19th of August we finally left the shores of Brazil. I thank God, I shall never again visit a slave-country. To this day, if I hear a distant scream, it recalls with painful vividness my feelings, when passing a house near Pernambuco, I heard the most pitiable moans, and could not but suspect that some poor slave was being tortured, yet knew that I was as powerless as a child even to remonstrate.”) He apparently had a serious argument with FitzRoy, the captain, regarding whether one could believe the slave owners who were saying that their slaves’ fate wasn’t bad. (Darwin defended the opinion that the masters couldn’t be trusted for that matter.) However, quite strangely, he doesn’t say a word about slavery in Mauritius, though it was abolished there only 3 months before his own visit.

    But I’m still wondering how much he was more… say “patriotic”, or convinced of the superiority of his own country, than the other naturalists that travelled or didn’t travel the world. I haven’t read them, but I am wondering what Carl von Linné might have written about the Swedes and Sweden, Humboldt about the Germans and Germany, Buffon, Lamarck, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire or Bory de Saint-Vincent about the French and France, and even Lyell or Alfred Russel Wallace about the British and Britain*.

    There’s something else that I find a little baffling: it seems Darwin published his book for the first time in 1839, the book that came to be known as “The Voyage of the Beagle”. But according to this page on Guttenberg.org, there is also a book published for the first time in 1860 under the title “A Naturalist’s Voyage Round the World”. I’m just wondering which is which. Unfortunately, the original title isn’t mentioned in the French translation I borrowed.
     
     
     
     
    ____________

    * Some additional quotes from Darwin (unfortunately in French, sorry):

    « Ces colonies espagnoles, en effet, ne portent pas en elles-mêmes, comme nos colonies anglaises, les éléments d’un développement rapide. »

    « Combien autre eût été ce fleuve, si des colons anglais avaient eu la chance de remonter les premiers le rio de la Plata ! Quelles villes magnifiques occuperaient aujourd’hui ses rives ! »

    « Dans la soirée, je fais ma première promenade dans la ville [de Sydney] ; je reviens plein d’admiration pour ce que j’ai vu. C’est là, sans contredit, une des preuves les plus admirables de la puissance de la nation anglaise. En quelques années, dans un pays qui ne semble pas offrir autant de ressources que l’Amérique méridionale, on a fait mille fois plus qu’on n’a fait là-bas pendant des siècles. Mon premier sentiment est de me féliciter d’être Anglais. »

    « Un Anglais ne peut visiter ces lointaines colonies sans ressentir un vif orgueil et une profonde satisfaction. Hisser où que ce soit le drapeau anglais, c’est être assuré d’attirer en cet endroit la prospérité, la richesse et la civilisation. »

    (…)

  4. This 1860 version must be in effect the third edition or revision of Darwin’s (or rather FitzRoy’s or the Admiralty’s) publication of 1839. Gutenberg also carries the second edition of 1845, and both versions contain an identical Author’s Preface including the following remark:

    « This volume contains, in the form of a Journal, a history of our voyage, and a sketch of those observations in Natural History and Geology, which I think will possess some interest for the general reader. I have in this [1845] edition largely condensed and corrected some parts, and have added a little to others, in order to render the volume more fitted for popular reading; but I trust that naturalists will remember that they must refer for details to the larger publications which comprise the scientific results of the Expedition. »

    Just how much was changed between 1845 and 1860 is a question, but it is clear that despite the various changes in title, this is one and the same work. The « editions » listed at the top of the 1860 are clearly in modern terms impressions or printings rather than genuinely new editions.

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