Archives quotidiennes : 27 décembre 2010

Darwin à Maurice

De 1831 à 1836 le jeune Charles Darwin s’est trouvé à bord du HMS Beagle pour un voyage autour du monde. Parti de Devonport le 27 décembre 1831 — il y a de cela 179 ans aujourd’hui même —, le Beagle a passé plusieurs années à explorer la partie sud de l’Amérique du Sud avant de traverser l’océan Pacifique, en visitant les Galapagos bien sûr, mais aussi Tahiti, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, et de traverser l’océan Indien en faisant relâche aux îles Cocos Keeling et à Maurice. Darwin a raconté cette importante expédition — une expédition qui allait finalement avoir une importance cruciale pour la vision que l’homme aurait de lui-même — dans un livre publié pour la première fois en 1839 : The Voyage Of The Beagle, traduit en français en 1875 sous le titre de Voyage d’un naturaliste autour du monde.

Maurice est épisodiquement évoqué en plusieurs points du récit, dans le but de faire des comparaisons avec ce que Darwin observe ailleurs. La narration du court séjour que le naturaliste anglais a fait dans l’île (du 29 avril au 9 mai 1836) n’occupe que trois pages du dernier chapitre. On y apprend qu’il s’est promené à dos d’éléphant du Réduit jusqu’à Rivière Noire, le pachyderme servant de moyen de transport appartenant à un capitaine Lloyd qui était alors inspecteur général des ponts et chaussées. Ce qui surprend le plus Darwin est le fait que l’éléphant ne fasse aucun bruit quand il marche.

Il chante les louanges de Maurice (“le paysage est harmonieux au plus haut degré”), dont certains côtés, dit-il, lui rappellent l’Angleterre : “Des cottages nombreux, des petites maisons blanches, les unes enterrées au fond des plus profondes vallées, d’autres perchées sur la crête des plus hautes collines, donnent au paysage un caractère essentiellement anglais.

En lisant ce livre, le lecteur se retrouve à penser que Darwin était quelqu’un d’éminemment patriote, croyant fermement en la supériorité de l’Angleterre. A propos de Maurice : “Depuis que l’Angleterre en a pris possession, l’exportation de sucre a augmenté, dit-on, dans la proportion de 1 à 75. Une des grandes raisons de cette prospérité est l’excellent état des routes. Dans l’île Bourbon, qui est toute voisine, et qui appartient à la France, les routes sont encore dans le même état misérable qu’elles l’étaient ici lors de notre prise de possession. Bien que cette prospérité ait dû considérablement profiter aux résidents français, je dois dire que le gouvernement anglais est loin d’être populaire.” Il ne fait aucun doute que nos voisins bourbonnais ont apprécié, apprécient et apprécieront à leur juste valeur les commentaires du grand savant.

Trois chapitres plus tôt, Darwin se trouve en Nouvelle-Zélande, une terre de “sauvages” (pages 450 et 453 – pages 448 & 451 here), et tient les propos suivants à la page 455 : “J’ai vu au moulin un Nouveau-Zélandais tout blanc de farine comme son confrère le meunier anglais. Cette scène m’a rempli d’admiration. Or cette admiration ne provient pas tant de ce que je crois revoir l’Angleterre — et cependant, au moment où la nuit tombe, les bruits domestiques qui frappent mes oreilles, les champs de blé qui m’entourent rendent l’illusion complète, et j’aurais pu me croire de retour dans ma patrie — elle ne provient pas tant du légitime orgueil que me cause la vue des progrès obtenus par mes compatriotes, que de l’espoir que ce spectacle m’inspire pour l’avenir de cette belle île.”

A divers passages, tout au long du récit, on remarque la haute opinion qu’a Darwin de l’Angleterre et de son peuple civilisé et civilisateur. Même sur une île quasi-déserte et désertique (mais anglaise) comme Ascencion : “M. Lesson a fait remarquer avec beaucoup de justesse que la nation anglaise seule a pu penser à faire de l’Ascencion un endroit producteur ; tout autre peuple en aurait tout simplement fait une forteresse au milieu de l’Océan.” (Page 524.) Sans doute tout cela est-il très XIXe siècle, et sans doute Darwin ne pouvait-il faire autrement que d’être de son temps, mais il n’en reste pas moins étonnant, aujourd’hui, de le trouver dans la bouche d’un homme aussi éclairé, chez celui qu’on ne peut s’empêcher de voir de nos jours comme un humaniste universel, lequel ne peut s’empêcher de parler de “l’étrange religion” des hindous qu’il a rencontrés à Maurice.

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