Archives quotidiennes : 24 décembre 2010

L’îlot du Morne, alias “île aux Bénitiers”

Sur toutes les cartes un tant soit peu anciennes de Maurice, on trouve le nom de “islot du Morne” ou “île du Morne” inscrit à côté de l’île ci-dessus, laquelle est située dans le lagon du sud-ouest au large des villages de La Gaulette et Case Noyale.

En mai 1751, Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette, hydrographe et capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes, arrive à l’Isle de France avec pour mission d’en faire un relevé plus précis, tâche dont il s’acquitte avec efficacité. On constate que sur la carte suivante l’île en question est appelé “Islot du Morne” :

A l’ouest de cet îlot sont dessinés trois points appelés “les Bénitiers”. Il s’agit de formations coralliennes soulevées au-dessus du niveau de la mer. (Un seul de ces “bénitiers” subsiste intact aujourd’hui, un second, renversé, émergeant encore partiellement de l’eau. On peut en voir une photo ici. Il apparaît aussi en tant que petit point noir sur la photo en tête de ce billet, photo qui peut être agrandie en cliquant dessus.) En effectuant ses relevés peu de temps avant ceux réalisés par son ami l’abbé de la Caille, d’Après trouve Maurice plus petite qu’on ne la pensait : 60 kilomètres de longueur du nord au sud, au lieu des 117 qui étaient admis jusque là. (La distance exacte, selon un axe nord-sud, est de 60.2 km du Gris-Gris à la pointe L’Hortal près de Cap Malheureux, 62.4 km si on relie ces deux points par une ligne légèrement inclinée.)

En 1763, une carte de l’Isle de France est dressée par Jacques-Nicolas Bellin, ingénieur de la Marine, “pour le Service des Vaisseaux du Roy, Par Ordre de M. le Duc de Choiseul, Colonel Général des Suisses et Grisons, Ministre de la Guerre et de la Marine”. L’auteur précise qu’elle a été dressée “sur les Opérations géométriques et les observations astronomiques de Mr l’Abbé de la Caille qui ont été communiquées au Depost des Cartes Plans et Journaux de la Marine par Mr de Maraldy de l’Académie Royale des Sciences en 1763”. Sur cette carte on trouve toujours l’appellation “Islot du Morne” :

Cette appellation se retrouve sur d’autres cartes publiée à des dates ultérieures, par exemple sur la carte de Rigobert Bonne (successeur de Bellin) publiée en 1780 :

Ainsi que sur la carte du géographe flamand Philippe Vandermaelen en 1827 :

(On peut toutefois supposer que Vandermaelen s’est contenté de recopier les noms figurant sur d’autres cartes car il existe une erreur typographique flagrante à propos de la ville de Mahébourg, le -HE du nom d’origine s’étant transformé en -LIE, ce qui donne un “Malie-Bourg” des plus comiques.)
 
 
De nos jours, personne ou presque ne parle de “l’île du Morne”. Le nom d’usage de ces quelques arpents de matière corallienne recouverte de filaos et de cocotiers est “île aux Bénitiers”, en référence au(x) “bénitier(s)” voisins que sont (ou étaient) ces blocs de corail émergés situés entre l’îlot en question et les brisants. Pour traduire cet usage, les cartes “officielles” publiées aujourd’hui font mention d’une “île aux Bénitiers”, comme par exemple sur la carte de l’Amirauté britannique publiée en 1984 “under the Superintendence of Rear-Admiral Sir David Haslam, K.B.E., C.B., Hydrographer of the Navy” :

Ainsi que sur celle en pdf que l’on peut télécharger sur le site du gouvernement :

Ou encore sur la carte de Maurice au 25 000 e :

La question que l’on peut dès lors se poser est la suivante : à partir de quelle époque a-t-on cessé de parler de “l’îlot du Morne” pour utiliser l’appellation “île aux Bénitiers” ? Cette question en appelle d’ailleurs une autre : dans leur vie de tous les jours les habitants du lieu ont-ils jamais utilisé le nom “île du Morne” ? Car il existe d’autres cas où le nom figurant sur les cartes n’est pas le nom usuel. Nous avons l’exemple patent des îles figurant sur les documents officiels sous le nom de Cargados Carajos (voir la carte sur la dernière page de ce pdf), une dénomination peu familière aux Mauriciens qui les connaissent sous le nom de Saint Brandon, comme évoqué dans la note sur La Perle, bateau et poisson. Nous avons aussi l’exemple de l’île aux Fouquets, dans la baie de Mahébourg, laquelle est de plus en plus fréquemment appelée “île au Phare” à cause du phare qui y a été construit en 1864.

Je me demande — et je demande aux spécialistes en toponymie — si ailleurs il arrive fréquemment qu’il existe un tel écart entre le “nom papier” d’un lieu et son “nom crié”.

Publicités