Archives quotidiennes : 11 octobre 2009

Bouteroue

« You learn something every day. » C’est ce que disait aujourd’hui, sur son blog, un Américain vivant dans la vallée de la Loire. Dans son dernier billet, il parlait des chasse-roues, aussi appelés bouteroues. Ce qu’en dit le TLF :
« Dispositif protégeant une construction en repoussant les roues des voitures.
B.− Bornes placées à cette fin le long des routes, des rues, d’un mur ou à l’entrée d’une porte cochère. »
http://www.cnrtl.fr/definition/bouteroue

En effet, on apprend quelque chose chaque jour. C’est donc ainsi que j’ai appris le nom de cette borne — une borne unique — que j’avais photographiée un matin à Port-Louis, à l’angle des rues Labourdonnais et Saint Louis.

Chasse-roue_à_Port-Louis

Cette bouteroue est faite dans la seule pierre qu’on trouve à Maurice : le basalte. Vu l’étroitesse de la rue Saint Louis, qui commence sur une rue Labourdonnais beaucoup plus large, on se surprend à se demander si un tel objet n’a pas encore son utilité à l’heure de la bagnole. Il semble toutefois probable qu’elle a été installée là à l’époque où M. Ford n’avait pas encore produit beaucoup de ses modèles T. Mais faudrait-il pour autant l’enlever de ce coin de rue ?

Malheureusement, les Mauriciens n’étant pas réputés pour faire grand cas de leur patrimoine, il est à craindre que le jour où on viendra faire des travaux à cet endroit ce charmant anachronisme venant d’un passé bel et bien passé passera purement et simplement à la trappe.

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Dumas, Georges

Georges Munier, riche mulâtre de l’île de France, a résolu tout enfant de « tuer à lui seul le préjugé qu’aucun homme de couleur n’avait osé combattre ».
(Dumas et les Noirs, de Léon-François Hoffmann, préface à Georges aux éditions Gallimard.)

Georges_couverture

Il a souvent été dit d’Alexandre Dumas qu’il employait des nègres, c’est-à-dire des personnes écrivant des livres ou des parties de livre à la place de celui qui signe l’œuvre. Dans le cas de Georges, Dumas aurait confié le travail, pour ainsi dire, au « créole » Félicien Mallefille, natif de l’île Maurice, un temps amant d’une autre George, Sand celle-là, pour qui il aurait aussi écrit un livre (Le Dernier sauvage). De négresse il n’y en eut pas, sans doute, mais qui d’autre était dans le bain ? Chopin, Dupin, Mallefille, Dumas…

« (...) avec ses rivières au doux nom, qu'on appelle rivières des Citronniers, du Bain-des-Négresses (...) — Georges, page 33.

« (...) avec ses rivières au doux nom, qu'on appelle rivières des Citronniers, du Bain-des-Négresses (...) — Georges, page 33.

D’aucuns ont avancé que Mallefille aurait pu signer le livre. Est-ce bien certain ? Quand on lit Georges, on trouve des incohérences que n’aurait probablement pas commises un fils du sol mauricien. On lit par exemple à la page 37 de l’édition en Folio, quand il est question de la bataille du Grand-Port, qu’à Maurice l’été est en août :

« (...) une de ces magnifiques journées d'été inconnues dans notre Europe. » — P. 37.

« (...) une de ces magnifiques journées d'été inconnues dans notre Europe. » — P. 37.

Deux pages avant, « une jeune négresse » parle un créole qui pour moi n’est qu’un créole petit-nègre, autrement dit un faux créole :

« Mo sellave mo faire ça que vous vié. » — Page 35. (Images cliquables.)

« Mo sellave mo faire ça que vous vié. » — Page 35. (Images cliquables.)

Ce qui est plus étonnant encore, c’est que l’éditeur, sans doute sous la plume de L.-F. Hoffmann, dit ceci dans la note attachée à cette citation en « créole » : « 1. « Je suis esclave, je ferai ce que vous voulez. » C’est bien du créole mauricien que Dumas utilise, en francisant quelque peu (vous pour ou). Sur le créole mauricien, voir Jules Faine, Le Créole dans l’univers, tome I, Le Mauricien, Port-au-Prince, Haïti, Imprimerie de l’État, 1939. »

Je ne connais à peu près rien de Jules Faine — il était peut-être un éminent créoliste —, mais je ne peux m’empêcher de me demander d’où il a bien pu tirer son morisyen si on se sert de sa caution pour dire que cette phrase de Dumas est du créole canonique. En créole d’aujourd’hui on aurait plutôt dit « Mo enn esklav, mo faire séki ou lé », ou à la rigueur « Mo esklav, mo faire séki ou envi ».

Il est entendu que le livre a été écrit dans les années 1840 et qu’en plus d’un siècle et demi le créole a pu subir certains changements. Il me semble cependant n’avoir rien vu de la sorte dans l’Étude sur le patois créole mauricien de Charles Baissac (1880), ouvrage dans lequel le créole ressemble assez largement au créole contemporain.