Tout

Tout.
Adverbe.

1) Aussi, “en plus”, (et) même, y compris, qui plus est.

tout_inclus L’expression utilisée dans le sens dont il est question ici est avant tout orale. De ce fait il n’a pas été possible (jusqu’à l’heure) de trouver des attestations écrites dans des livres, dans la presse ou sur internet, bien qu’elles existent peut-être et qu’on puisse éventuellement les trouver en cherchant bien et longtemps. Quoi qu’il en soit, les exemples suivants ont été créés afin d’illustrer la façon dont le mot est utilisé dans ce contexte, tout en essayant de rester le plus proche possible de ce qui aurait pu s’entendre dans une conversation réelle. Il n’est probablement pas nécessaire de préciser que toute personne ayant un exemple concret à partager est encouragée à en parler sur ce billet et que, pour ma part, mes oreilles seront désormais à l’affût de tout tout entrant dans le présent cadre.

Toutou_a_la_rescoussePendant le long week-end ils sont partis au bord de la mer, à Flic-en-Flac. Ils ont emmené les tentes, les nattes, les fauteuils, le jeu de carom, la belle-mère, les cousins, les chiens tout.”

Les voleurs sont passés chez eux et ils ont volé des quantités de choses. Ils ont pris le linge sale tout !

Fouf ! dans la maison tout il y a des moustiques !

Les enfants étaient déchaînés. Ils ont cassé une vitre tout.”

Hier au soir il y avait un pugilat dans le quartier. Deux voisins qui se bagarraient pour une histoire d’arbre sur leur balisage je crois. Il y avait foule près de leur maison, pour voir ce qui se passait. La police tout est venue.”

Dans les exemples ci-dessus le mot tout pourrait être remplacé plus ou moins facilement par les expressions en 1) : “ils ont emmené la belle-mère, les cousins, et même les chiens”, “ils ont emmené bien des choses, y compris les chiens” ; “les voleurs ont même pris le linge sale”, ou “ils ont pris le linge sale aussi”, “ils ont pris le linge sale ‘en plus’”, “qui plus est ils ont pris le linge sale” ; “même dans la maison il y a des moustiques” ; “ils ont même cassé une vitre” ; “même la police est venue”, “la police aussi est venue”.

Dans une nuance légèrement différente, tout peut servir à marquer la complétude dans l’expression “ça même tout”, laquelle signifie que tout est là, qu’il n’est pas nécessaire d’ajouter quoi que ce soit. En ce sens elle est un équivalent des expressions “c’est tout”, “rien de plus”, “rien d’autre”, “that’s all” ou “that’s it” :

— Une bouteille d’eau, quatre pommes, un paquet de biscuits manioc. Tu voudrais autre chose pour mettre dans ton sac ?
— Non, ça même tout.

— Dans le tiroir tu n’as trouvé que deux paires de chaussettes, trois straps et un mouchoir ?
— Oui, ça même tout.

Il était tout à fait possible de passer à côté de ce mauricianisme-là et c’est un véritable “friend” qui m’a mis la puce à l’oreille, ce dont je lui sais infiniment gré. Notre petit échange a même valeur d’illustration pour ce qui nous intéresse ici :

Une discussion sur Facebook...

Une discussion sur Facebook…

On trouve aussi des occasions où le mot tout est employé dans une autre acception liée au temps, afin d’exprimer une chose qui, de façon en général inattendue, s’est déjà réalisée :

2) Déjà.

Tu arrives trop tard. Il est parti tout.”

— Je n’ai entendu aucun bruit. Est-ce que ton appareil photo marche ?
— Oui, ça a pris tout.

— Tu prépares un coup l’ourite pour le vindaye ?
— Le vindaye est cuit tout !

Samedi elle est allée à la fête, mais c’était fini tout.”

Dans les exemples ci-dessus on aurait pu dire, pour parler un “meilleur” français, “il est déjà parti”, “la photo a déjà été prise”, “le vindaye est déjà cuit” ou que “c’était déjà fini”.

Il est possible que cette façon de parler en français de Maurice dérive du créole, où des tournures identiques sont normales. “Zonn amenn lisien tou” ; “zonn pran linz sal tou” ; “dan lakaz tou ena moustik” ; “lapolis tou inn vini”. Ou encore “samem tou” pour “c’est tout”. De même, en ce qui concerne ce qui est déjà accompli : “linn alé tou”, “manzé-la inn koui tou”, “lafet ti fini tou”.

Baker & Hookoomsing, p. 326.

Baker & Hookoomsing, p. 326.

Toutefois, on ne saurait dire avec une certitude absolue si le français local a emprunté au créole des tournures qui n’ont jamais existé en français ou si ces formes-là existaient dans un français ancien et/ou régional et qu’elles ont été conservées tant en créole qu’en français mauricien. Quoi qu’il en soit, il est possible de noter que nos créolistes locaux ignorent superbement les acceptions de tou (ou tu) mentionnées ci-dessus, qu’ils s’appellent Baker & Hookoomsing ou bien Carpooran.

Carpooran, p. 1043.

Carpooran, p. 1043.

En effet, de façon somme toute surprenante, dans leur dictionnaire ces messieurs ne mentionnent que les sens de tou / tu correspondant au tout français ou aux all & everything anglais. Peut-être aurait-il fallu quelqu’un de plus outspoken que moi, par exemple quelqu’un du calibre d’un ancien archevêque anglican de Cape Town, pour leur indiquer le droit chemin du Tout, le tout complet et universel plutôt qu’un tout tronqué et partiel. Car après tout, ce n’est pas tout d’écrire des dictionnaires et de penser que, voilà, tout est dit : qu’on le veuille ou pas, ces livres-là sont avant tout des réceptacles de ce qui existe — non pas ce qui existe de tout temps (rien en ce monde n’existant depuis toujours), mais ce qui s’observe depuis un certain temps au moins.

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9 réponses à “Tout

  1. Lorraine lagesse

    Echanges intéressants entre DUFF et SIganus..Comme disait Mitterand //TOUT ça pour ça ///!!!!///qui résume que le TOUT est en lui meme une entité et en meme temps RIEN…salut a Christopher Duff….

  2. Ce *tout* (pour ne pas parler de ce *ça même tout*) me semble parfaitement exotique.

    La seule expression comparable que je parviens à trouver en français, c’est l’ajout d’un « toussa, toussa » (que le wiktionnaire relève comme altération plaisante de « tout ça ») à la fin de la phrase. Pour reprendre vos exemples : “ils ont emmené la belle-mère, les cousins, les chiens, toussa, toussa”, “les voleurs ont pris le linge sale, toussa, toussa”, “les enfants étaient déchaînés, ils ont cassé une vitre, toussa toussa” ; “la police est venue, toussa, toussa”.

    Ou encore ceci :

    Toutefois, je pense que l’utilisation de ce « toussa, toussa » a surtout pour objet d’introduire une nuance de dérision dans des explications qui pourraient être inutilement longues, des ébahissements excessifs (« la police est venue, toussa, toussa »), des émotions trop faciles… nuance qu’on ne retrouve sans doute pas dans le « tout » mauricien.

    « toussa, toussa », c’est d’ailleurs récent – c’est du langage djeun’s, pourrait-on dire. Il y a un demi-siècle, on aurait dit « et tout le toutim » :
    Toutim, subst. masc., arg. pop. Et (tout) le toutim. Et tout le reste. Pour cette perruche, je méditais (…) un emballage (…) l’invitation au casse-graine chez Maxim’s: magnum de champ’ et le toutim (SIMONIN, Touchez pas au grisbi, 1953, p. 27). Je mire son bureau de président, ses meubles de président, l’absence totale de dossiers (…). Quoi qu’il survienne, il n’a qu’à refiler le bébé avec l’eau du bain, l’éponge, le canard en celluloïde et tout le toutim à quelqu’un de la hiérarchie (L. CHOUCHON, Par 35o de lassitude Nord, Paris, Albin Michel, 1992, p. 136).

  3. Wow, je suis cité tout là ! :-)

    Je n’ai pas trouvé d’autre exemple de mon côté. Juste quelque chose à suggérer: il me semble que ce tou dans sa
    première acception exprime un doute, une surprise, une « jalousie », une « admiration », etc., chacun de ces sentiments étant empreint d’un peu d’inattendu.
    Je ne sais pas comment il faudrait prendre un « Ah ! tu as eu une mention tout ?! ». Peut-être que l’intonation permet de cerner le vrai sens: « toi, tu as eu une mention ? avec ce que tu as bossé !? »,
    « mention ? pourtant tu disais t’être planté », « tu es sûr que c’est une mention que tu as eue, pas juste un + », « c’est très bien, cette mention », « toi, tu as eu une mention ? han bon, pas moi! ».

    Sinon, l’extrait du dictionnaire m’interpelle: « tou » est le premier mot avec un ‘u’ suivant le « to ». Quel est donc ce mot commençant probablement par « to » qui désigne les zenital enn madam ? Enn douk sa !
    Le seul auquel j’ai pensé c’est « totoche », mais c’est aux voisins ça, non ?

    PS: Bonjour Lorraine.

  4. Siganus, je vois que vous avez réponses à tout.

    Pour compléter, vous pourriez peut-être venir à la Foire du tout.

  5. Siganus Sutor

    Lorraine : Comme disait Mitterand //TOUT ça pour ça ///!!!!///

    Mitterrand disait cela ? Moi qui pensais que c’était un film de Claude Lelouch (vu en France il y a vingt ans, en 1993, quelques jours avant de rentrer à Maurice).
     

    Aquinze, si “toussa, toussa” introduit une nuance de dérision, ce n’est pas le cas de “tout”, lequel a plutôt une valeur emphatique, pour bien mettre l’accent (et non “mettre l’emphase”) sur le mot ainsi souligné. En ce sens il est l’équivalent du mot “même”. “Elle était très émue en recevant une lampe fabriquée par cette amie si lointaine. Elle a pleuré tout.” ► “Elle a même pleuré / versé une larme.” Et en ce sens toujours je ne pense pas que ça soit un équivalent de “et tout le toutim”. Toutefois, quand on énumère toute une série de choses et qu’on finit par la plus extraordinaire, la cerise sur le gâteau, alors oui, ce “tout”-là peut se rapprocher de “et tout le toutim”, “et toute la smala”, “et tutti quanti”. Mais il se prononce toujours sans hiatus aucun entre lui et le mot qui le précède. Si ce n’était pas le cas ça ne collerait pas, le sens — et la force — en serait altérés. Un peu comme la différence pouvant exister entre “cet idiot-là” (celui dont il est question, celui qui nous énerve) et “cet idiot, là” (celui qui est là-bas, à une certaine distance de nous).
     

    Christopher, je ne saurais te remercier suffisamment de m’avoir mis sur la voie du Tout.

    Oui, je pense que tu as raison en disant que le “tout” peut marquer l’envie ou l’admiration. “Quand il a eu un job avec Machine Ltée, il a eu une auto neuve tout !” En effet, cela peut être inattendu — ou pas tout à fait mérité d’après celui qui s’exprime ainsi.

    Ah, tu veux savoir comment Carpooran appelle “parti zenital enn madam”. Eh bien il s’agit d’un mot que pour ma part je ne connais guère : totos (ton “totoche” ?). Je connais pourtant un certain nombre de mots de cet étage-là, dont le mot toutoune, mais celui-là se trouve être inconnu au bataillon.
     

    Zerbinette, je vous dirai tout, tout, tout sur le toutou. Quant à la Foire du Tout, elle devrait certainement avoir son pendant martien : la Foire du Rien.

  6. Le plaisir est pour moi aussi; j’espère que ce n’est pas le tout de mon cru (ok, ok), et que j’en trouverai d’autres.

    Oui, c’est bien le même mot; j’ai écrit « totoche », comme les Réunionnais ont tendance à conserver un peu plus le « ch » que nous en créole. Chez eux, la « totoche » est le sexe de
    la femme; probablement leur juron le plus violent est « (to)toche ton nénenn/momon » (celle qui s’est occupée de l’enfant). Le même mot peut être utilisé comme exclamation un peu plus osée que « Oté! ».
    C’est aussi un verbe qui signifie « chercher la bagarre » ou « frapper« : « totoche à li!« , qui se rapproche de
    notre « bez li!« . Je découvre le mot totochement tout! Jusqu’à l’heure, je ne connaissais que baisement.

  7. Siganus Sutor

    Ah, les Bourbonnais… Oui, il me revient à l’esprit leur “totoche”, ou “totoche ceci”, “totoche cela”. Jamais je n’ai soupçonné qu’il puisse s’agir en l’occurrence d’une chouchoute, d’un chut, d’un toune, d’un fallou… Quoi qu’il en soit, nos lexicographes locaux mentionnent une origine malgache à la (ou le ?) totoche. “Malgache toutouchi” dit Carpooran, alors que les deux autres parlent du mot moderne totoky, clitoris.

    Pour revenir au tout, entendu l’autre jour une personne qui parlait d’une table pour l’extérieur dont le dessus était constitué de lames de plastique ressemblant à du bois. Et la personne de dire (en ‘français’ donc) : “Ça a la bonne couleur tout.”

  8. En parlant de fallou… la seule pensée d’une expression telle que « bal fallou » – trouvée dans un de ces libelli de Maingard – suffit a réchauffer mon cœur. En passant, je me souviens bien du mot « totok »…pour designer un con… ou un imbécile.

  9. Siganus Sutor

    Oui, délicieux bal fallou (l’expression bien sûr), tellement plus imagé que « partouze » ou « orgie ». Tout comme on a le bal des vampires, on pourrait avoir le bal des chattes, ou le bal foufoune. Remarquez, sans doute certaines personnes utilisent-elles ce genre d’expression en français. Mais il me semble que fallou lui-même est rarement utilisé en tant que tel de nos jours. On le retrouve plutôt dans des expressions toutes faites comme le bal fallou, mais surtout dans l’omniprésent juron « fallou so oma ». (Bon, il resterait à savoir comment on est passé d’un général aussi général que le tout à une chose aussi localisé que le fallou. Il est de ces digressions…)

    Pour ce qui est du con, de l’imbécile, de l’idiot, je connais plutôt bobok que totok.

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